«Classer au patrimoine les objets délaissés sur la Lune c'est un élément politique, une manière de s’approprier l’espace»

INTERVIEW Le président de l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), Dominique Garcia, explique à « 20 Minutes » ce qu'il pourrait advenir des tonnes d'objets délaissés sur la lune

Océane Sinicropi

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Une caméra laissée par l'équipage d'Apollo 12 sur la Lune en novembre 1969
Une caméra laissée par l'équipage d'Apollo 12 sur la Lune en novembre 1969 — NASAAFP / Handout
  • Près de 170 tonnes d’objets sont présents sur la Lune. Du matériel ou déchets que les experts américains voudraient protéger par le label « Patrimoine lunaire de l’humanité ».
  • Dominique Garcia, président de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), explique à « 20 minutes » pourquoi la valeur archéologique de ces tonnes d’objets délaissés sur la lune est questionnable.

Un Patrimoine lunaire de l’humanité. C’est sous ce terme, et en réaction aux demandes d' archéologues et scientifiques, que les sénateurs du Congrès américain ont déposé un texte pour créer des sites de patrimoine culturel protégés et des zones interdites. Selon l'organisation For All Moonkind, 167 tonnes d’objets (trois rovers, six drapeaux américains, des dizaines de sondes alunies ou écrasées, des outils, des caméras et des déchets) parsèment encore aujourd’hui la Lune.

Pour Dominique Garcia, président de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), la valeur scientifique et archéologique de ce matériel est questionnable.

Pensez-vous qu’il y a un intérêt scientifique en ces objets lunaires ?

La question à poser, c’est de savoir si l’étude de ces objets donne une information supplémentaire par rapport à celles contenues dans les écrits, dans les films et dans les photos. Si on s’intéresse à l’aspect archéologique, ces objets ont de l’intérêt seulement s’ils renseignent sur un mode de vie, un fonctionnement, sur des éléments techniques, à savoir comment les gens se sont déplacés, quitte même à étudier le tracé. Ça peut être intéressant de connaître le circuit qu’ils ont utilisé, mais, encore une fois, uniquement si ce n’est pas déjà renseigné par des documents.

Si on pense à la conservation, l’intérêt est-il le même ?

Pour ce qui est de la conservation, il y a toujours le problème double qui est celui de la protection et celui de la conservation. Si on doit protéger ces objets, car ils risquent d’être altérés par un nouveau voyage sur la Lune et qu’il ne faut pas atterrir par exemple sur cette zone, alors c’est un caractère de protection. On ne protège pas uniquement les choses parce qu’elles renseignent sur le point de vue historique, mais parce qu’elles sont aussi un symbole, une mémoire. Il existe de nombreux espaces mémoriels qui interrogent la population. Que ces objets sur la Lune aient un caractère mémoriel, qui interpelle le souvenir, le rêve, alors ça peut avoir du sens. En revanche d’un point de vue archéologique, je m’interroge. Les voyages sur la Lune sont déjà très bien documentés, il n’y a donc pas d’évidence à porter un intérêt archéologique et historique sur ces objets.

Est-ce que ce n’est pas se lancer un nouveau défi que de protéger ces objets « extraterrestres » ?

Si tout à fait, il y a quelques années on s’est demandé jusqu’où on pouvait aller pour marcher sur la Lune, et là aujourd’hui, on se met au défi de savoir combien de temps on peut garder ces traces et ces objets. Mais encore une fois ça appelle l’imaginaire, la sensibilité, plus que l’intérêt scientifique.

Ces experts voudraient justement créer une sorte de patrimoine lunaire de l’humanité, comment pensez-vous cette démarche ?

Alors pour moi c’est aussi un élément politique, une manière de s’approprier l’espace et les Américains en sont les spécialistes. Aujourd’hui, on fait de nouveau face à une stratégie de conquête des planètes et de l’espace, il y a donc peut-être aussi derrière cette volonté de sanctuarisation une autre idée.

Il a d’ailleurs plusieurs décrets qui tentent de poser des règles à cette possible conquête. Par exemple, il y en a un qui déclare que la Lune ne peut être considérée comme possession de tel ou tel Etat mais que tout objet présent sur son territoire fait partie du pays qui l’a déposé là.

Oui, tout à fait, c’est peut-être pour ça justement qu’ils utilisent la corde sensible des citoyens, pour contourner ces interdictions et marquer en quelque sorte leur territoire. Cette problématique concernant ces objets reste toutefois très intéressante.