Tour de France 2019: Sur le plastique, la Grande Boucle patine encore dans le « XXe siècle »

ENVIRONNEMENT A deux jours du départ de la Grande Boucle, on parle presque autant de vélos que des 15 millions de goodies que distribuera pendant les trois semaines la caravane publicitaire. Un gaspillage qui passe de plus en plus mal?

Fabrice Pouliquen

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Des spectateurs du tour de France tentent d'attraper les «goodies» d'un des sponsors de la Grande Boucle.
Des spectateurs du tour de France tentent d'attraper les «goodies» d'un des sponsors de la Grande Boucle. — Jeff PACHOUD / AFP
  • Le Tour de France s’élance ce samedi de Bruxelles pour une nouvelle édition. Au programme, des sprints, des échappées, des fringales… Mais aussi 15 millions de goodies distribués par la caravane publicitaire.
  • Ce dernier point agace de plus en plus, en ces temps de chasse au plastique superflus. Cette semaine, 34 députés et six ONG environnementales pressent ASO, organisateur du Tour de France, de laisser ces cadeaux publicitaires dans les cartons.
  • Un vieux serpent de mer. Si ASO ne reste pas inactif sur ce sujet – et sur celui, plus global, de son impact environnemental –, la Grande Boucle, l’une des épreuves sportives les plus médiatisées au monde, ne serait pas encore à la hauteur des enjeux.

Voir la caravane avant les coureurs. L’été, sur les routes du Tour de France, près de la moitié des 12 millions de spectateurs de la Grande Boucle viendraient en premier lieu pour voir défiler cette étrange farandole de véhicules publicitaires, tous plus farfelus que les autres,  indiquait mercredi L’Equipe.

Il faut dire qu’elle passe moins vite qu’un peloton lancé à vive allure. Et puis, il y a les cadeaux en masse que les 150 véhicules, représentant plus de 30 marques sponsors, lancent par-dessus bord. Des porte-clefs, bobs, lunettes géantes, casquettes, magnets et autres cadeaux publicitaires.

15 millions de goodies distribués cette année

« Chaque année, 18 millions de ces goodies sont distribués sur le Tour de France », évalue Nicolas Imbert, directeur général de l’ONG environnementale Green Cross France. Ça, c’était pour 2017. Pour la nouvelle édition, qui s’élance samedi depuis Bruxelles, Amaury Sport Organisation, aux manettes du Tour de France, dit avoir réduit la voilure de 3 millions.

Ça reste trop pour le député UDE (Union des démocrates et des écologistes) François-Michel Lambert, très impliqué sur l’enjeu de la réduction des plastiques superflus. Le député des Bouches du Rhône est l’auteur d’une tribune parue dimanche dans le Journal du Dimanche, signée par 34 députés et six ONG, dont Green Cross France. Elle pointe l’irresponsabilité environnementale des organisateurs de la Grande Boucle que symbolisent ces 15 millions de goodies.

Très vite jetés… parfois jamais ramassés ?

« Beaucoup de ces cadeaux sont en plastique, regrette François-Michel Lambert. D’accord, ils n’entrent pas tous dans la catégorie à usage unique. Les lunettes géantes que distribue un des sponsors peuvent servir théoriquement plusieurs fois, par exemple. En revanche, combien de ces millions de cadeaux publicitaires finissent aussitôt au fond d’un tiroir avant d’être incinéré ou enfoui faute d’avoir su les trier ? »

Et ça, c’est dans le meilleur des cas, ajoute Nicolas Imbert. « J’ai retrouvé certains de ces cadeaux dans le parc naturel de la Vanoise (Savoie), bien après le passage du Tour, certifie-t-il. Certains de ces goodies sont par ailleurs emballés dans des sachets plastiques, ce qui alourdit un peu plus encore le bilan environnemental de la Grande Boucle. »

Un serpent de mer…

Ce n’est pas la première fois que l’impact écologique de la compétition est montré du doigt. Sur ces sujets, ASO ne reste pas non plus insensible. « Nous comprenons vos préoccupations, qui sont aussi les nôtres, et nous nous engageons à continuer d’agir pour améliorer encore davantage notre action dans ce domaine, répondait mercredi Christian Prudhomme, directeur du Tour de France, au député François-Michel Lambert.

La veille, le même Christian Prudhomme annonçait que d’ici à un ou deux ans, les voitures de l’organisation (250 véhicules en 2018) rouleront à l’hybride. Une façon de s’attaquer à un autre impact environnemental important de ce type d’épreuves sportives. L’équipe cycliste Total Direct Energie est d’ores et déjà passée à des véhicules hybrides, et d’autres épreuves comme le Giro [Tour d'Italie] ou l’ Artic Race, course par étapes norvégienne organisée par ASO, ont aussi pris des engagements en ce sens, précise l’AFP.

ASO pas inactif…

Sur la question des plastiques – et plus globalement du tri des déchets –, ASO dit avoir entamé « depuis maintenant cinq ans, avec (ses) partenaires, une politique de réduction du plastique dans les cadeaux que les marques offrent au public ». « A titre d’exemple, les casquettes et tee-shirts qui ont pu autrefois être emballés dans un sac en plastique sont aujourd’hui systématiquement remis sans emballage », illustre Christian Prudhomme.

Il n’y a plus non plus de tracts, de dépliants et de prospectus distribués par la caravane, et celle-ci suit les recommandations du cabinet d’expertise Biotope lorsqu’elle traverse des zones classées Natura 2000, soit 82 sites pour l’édition 2019. « Cela peut conduire à une non-distribution de la caravane dans un secteur donné, un arrêt de la sonorisation, le non-survol des hélicoptères de la télévision.

… mais pas non plus un modèle

Suffisant ? François-Michel Lambert juge ces éléments de réponses intéressants, mais campe sur sa position en demandant que ces cadeaux publicitaires restent cet été dans leurs cartons. « C’est le moment de le faire, abonde Nicolas Imbert. Pour une part croissante de la population, ces plastiques superflus sont devenus inacceptables et il existe aujourd’hui bien d’autres techniques de marketing que la distribution gratuite de cadeaux pour valoriser une marque. »

Cette tribune devrait toutefois rester lettre morte cette année. « Nous ne recourrons presque plus au plastique pour nos goodies, commence l’attaché de presse d’un des sponsors du Tour de France. Mais pour les mini-échantillons alimentaires que nous distribuons, ils resteront emballés dans des sachets plastiques. Nous n’avons pas trouvé à ce jour de meilleures solutions. » Cela fait tout de même entre 200.000 à 300.000 sachets distribués sur les trois semaines de l’épreuve. «Ils ne sont pas tous jetés depuis la caravane, poursuit l’attaché de presse. Une partie est donnée de main en main. Nous espérons alors que les spectateurs ne laissent pas trainer les sachets derrière eux. »

Il n’empêche, pour François-Michel Lambert, « ce sponsor gagnerait beaucoup plus en notoriété s’il annonçait renoncer à distribuer ces milliers d’échantillons emballés.»

Ne pas fustiger seulement l’organisateur

Béatrice Eastham, fondatrice de Green Evenement, un cabinet d’audit qui accompagne les événements culturels et sportifs vers une organisation durable, reste toutefois optimiste. « Le secteur événementiel avance à grande vitesse sur ces sujets, observe-t-elle. Que ce soit celles liées à l’énergie utilisée, aux déplacements, aux plastiques superflus et au gaspillage. Ces événements le font déjà dans l’optique de réduire leurs coûts. Mais ils ont compris aussi qu’ils ont un rôle symbolique à jouer dans ces nouvelles habitudes plus durables que la société essaie de faire émerger. »

Le dernier exemple en date est celui des JO de Paris 2024, qui ont annoncé mercredi viser la neutralité carbone. Dans les bons exemples, Nicolas Imbert cite également le Marathon de Paris, organisé par ASO, « qui a beaucoup travaillé pour réduire son impact environnemental, en particulier son utilisation de bouteilles en plastique. »

Béatrice Eastham y voit la preuve que, sur ces sujets, tout ne dépend pas de l’organisateur de l’événement. « Les villes hôtes, les sponsors, les participants, les spectateurs ont aussi leurs responsabilités, estime-t-elle. Sur le marathon de Paris, la ville et Schneider Electric ont fixé un cahier des charges très strict. »

D’une certaine façon, Romain Bardet, leader de l’équipe AG2R mondiale, qui prendra le départ samedi, a joué ce rôle ce jeudi. A la question de savoir si le Tour doit se mettre au vert, le Français a répondu que « c’est bien sûr une nécessité absolue. […] On doit tous changer nos comportements. Il faut réfléchir davantage sur l’utilisation du plastique. »