Canicule: L’essor de l’air conditionné, une catastrophe climatique annoncée?

CLIMAT Le taux d’équipement en climatiseurs augmente à vitesse grand V à travers le monde et menace d’accroître un peu plus l’effet de serre. Ce n’est pas qu’une question de consommation d’électricité, mais aussi de fluides frigorigènes. Explications

Fabrice Pouliquen

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Un immeuble de Hong-Kong parsemé de climatiseurs.
Un immeuble de Hong-Kong parsemé de climatiseurs. — ANTONY DICKSON / AFP
  • Avec les fortes chaleurs et les climatiseurs poussés à plein régime, RTE s’attend à faire face à un pic de la consommation ce jeudi à 12h30. Le gestionnaire du réseau électrique français devrait y faire face sans accroître le recours aux énergies fossiles.
  • Mais ailleurs dans le monde ? L’essor de l’air conditionné, notamment dans les pays développés, fait craindre à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) un boom de la consommation d’électricité. Et par extension des émissions de C02.
  • Et ce n’est pas le seul impact sur le climat des climatiseurs. Les liquides frigorigènes qu’ils utilisent ont une forte capacité à réchauffer l’atmosphère, jusqu’à plusieurs milliers de fois supérieure au CO2.

Il n’y a pas que le mercure des thermomètres qui grimpe en flèche cette semaine dans l’Hexagone. La consommation d’énergie suit le même mouvement, RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, s’attend même à un pic record de consommation entre ce jeudi à 12h30 avec 58.000 mégawattheures de consommation.

Les deux phénomènes sont liés. RTE pointe les climatiseurs et ventilateurs, poussés à plein régime, comme premiers responsables de cette hausse de la consommation.

Peu d’inquiétudes encore en France ?

Cette hausse reste raisonnable : « De l’ordre de 10 % de plus qu’un jour normal, précise le gestionnaire du réseau français. On est loin des pics de consommation liés aux vagues de froid, l’hiver, lorsque les chauffages sont poussés au maximum. La consommation électrique peut atteindre alors, à un instant T, les 100.000 mégawattheures. »

RTE devrait donc faire face sans difficulté à ce pic de consommation, « ceci sans recourir plus qu’on ne le fait aujourd’hui à des énergies fossiles, comme le charbon, qui ne concourrait qu’à hauteur de 6 mégawatts au mix électrique français, ce mercredi à 13h30. Contre 40.355 pour le nucléaire. »

Déjà 10 % de la demande mondiale d’électricité… 20 % demain ?

En revanche, à l’échelle du monde, l’AIEA (Agence international de l’énergie) est plus inquiète de l’impact du développement de la climatisation sur la consommation d’électricité. Et par extension sur les émissions de CO2.

Les climatiseurs représentent aujourd’hui environ 10 % de la demande mondiale d’électricité, pointait l’agence dans un rapport en mai 2018. Cette demande est aujourd’hui très concentrée aux Etats-Unis et au Japon, avec un taux d’équipement de la population qui frôle les 90 %. A l’inverse, les pays les plus chauds du monde, où vivent 2,8 milliards de personnes, ne sont équipés qu’à hauteur de 8 %. Dans le lot figurent des pays émergents, où le taux d’équipement en appareils électroménagers augmente à mesure que la richesse des ménages s’accroît. C’est par exemple l’Inde, qui essuie en ce moment la pire crise de chaleur de son Histoire et « qui a un taux d’équipement de la population en climatiseurs de 4 % », précise Didier Coulomb, directeur général de l’Institut international du froid (IIF)*. C’est aussi la Chine, l’Indonésie, le Brésil, le Mexique…

Au total, l’AIE prévoit un triplement de la consommation d’énergie pour la climatisation d’ici à 2050 pour atteindre 6.200 térawattheures (1 térawattheure équivaut à 1 million de mégawattheures). Ce besoin d’énergie supplémentaire pour le froid représenterait l’équivalent de 20 % de la consommation totale d’électricité dans le monde aujourd’hui.

Des émissions de CO2 liés aux climatiseurs en passe de doubler ?

« Or, au niveau mondial, l’électricité est encore aujourd’hui produite très majoritairement à partir d’énergies fossiles – du gaz, du pétrole, du charbon – fortement émettrices de CO2 », rappelle Didier Coulomb. Et cette dépendance est plus marquée encore dans les pays où l’on prévoit un boom de la climatisation. Le charbon est ainsi la première source d’énergie consommée encore aujourd’hui en Inde (44 % du mix national). C’est près de 60 % pour la Chine.

A moins d’un changement radical de trajectoire, les émissions de dioxyde de carbone liées à la climatisation devraient presque doubler entre 2016 et 2050, à plus de 2 milliards de tonnes. Mais le bilan carbone des climatiseurs, c’est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre que ces équipements génèrent, ne se limite pas à ce seul effet indirect sur la hausse de la consommation d’électricité.

Il y a un deuxième impact à prendre en compte avec les climatiseurs, commun d’ailleurs à tous les appareils produisant du froid (réfrigérateurs, congélateurs, rayon frais d’un supermarché) et qui « compte pour 35 % de leur bilan carbone », évalue Didier Coulomb. Il est lié aux fluides frigorigènes qu’ils contiennent pour absorber la chaleur.

Les fluides frigorigènes, l’autre point noir des climatiseurs

Par le passé, ces appareils produisant du froid utilisaient des chlorofluorocarbures et des hydrochlorofluorocarbures (HCFC), contenant du chlore et du brome, principaux coupables de l’appauvrissement de la couche d’ozone, essentielle à l’absorption des rayons ultraviolet du soleil. Le protocole de Montréal, ratifié en 1987, les a bannis. « Ils ont été remplacés par une nouvelle génération de fluides frigorigènes, notamment les hydrofluorocarbures (HFC), reprend le directeur de l’Institut international du froid. Ils ont des effets minimes sur la couche d’ozone, mais conservent un très fort effet de serre. L’un des plus utilisés aujourd’hui, notamment dans les petits climatiseurs, est le R410, qui a une capacité à réchauffer l’atmosphère deux mille fois supérieure au CO2. »

Or, les systèmes d’air conditionné peuvent avoir des fuites et relâcher ces fluides frigorigènes dans l’atmosphère. C’est presque inévitable, selon Didier Coulomb : « Les risques sont plus importants pour les systèmes à air conditionné conséquents, avec un réseau de tuyaux comme le climatiseur d’un supermarché. Mais même une petite installation, surtout si elle est mal entretenue, peut relâcher des fluides frigorigènes. »

Interdire progressivement les hydrofluorocarbures…

Au total, ces fluides frigorigènes représentent 2,5 % des émissions de GES mondiales, selon l’IIF. Dans Drawdown [Actes Sud], une feuille de route de 80 solutions pour inverser le cours du réchauffement climatique, proposée par Paul Hawken, l’écologiste américain place « une meilleure maîtrise des fluides frigorigènes » comme la première des actions à mettre en œuvre.

Alors que faire ? Faut-il tourner le dos aux climatiseurs ? « Il est illusoire de croire que les ventes de climatiseurs vont stagner à l’avenir », répond Didier Coulomb. Il appelle bien plus à favoriser l’émergence de climatiseurs les plus écologiques possible. Soixante-dix pays ont ainsi ratifié à ce jour l’Accord de Kigali, négocié en octobre 2016 et visant à éradiquer progressivement les HFC. Les pays développés signataires, comme l’Union européenne, doivent entamer ce processus dès à présent. Les autres, dont la Chine et l’Inde, ont plus de temps. Quant aux Etats-Unis, ils n’ont pas ratifié à ce jour cet accord. « Mais plusieurs Etats, dont la Californie, ont pris des engagements », précise Didier Coulomb, qui dit le mouvement en marche. Plusieurs substituts de HFC sont déjà sur le marché, notamment des réfrigérants naturels comme le propane et l’ammoniac, note pour sa part Paul Hawken.

… Et améliorer l’efficacité énergétique des climatiseurs

Même sur le volet « consommation électrique », l’AIE espère des progrès à l’avenir concernant l’efficacité énergétique des futurs climatiseurs. En fixant des standards, on pourrait plus que doubler la performance du parc installé d’ici à 2050, table l’agence dans son rapport de mai 2018, en appelant les gouvernements à une action vigoureuse et urgente. Cela permettrait de réduire la demande en énergie de 3.400 térawattheures, au lieu des 6.200 si rien n’est fait en ce sens. Didier Coulomb dit l’objectif tout à fait raisonnable et renvoie aux progrès faits dans l’efficacité énergétique des réfrigérateurs pour lesquels des mesures réglementaires ont été mises en place au sein de l’Union européenne. « Les appareils les moins performants, classés E, ont peu à peu disparu des rayons et on voit désormais des réfrigérateurs classés A + voire A ++ .»

 

*L’Institut international du froid est une organisation intergouvernementale rassemblant les compétences scientifiques et techniques et diffusant de façon indépendante les connaissances dans tous les domaines du froid (sécurité alimentaire, santé, économies d’énergie…).