Canicule: Pourquoi les climatiseurs aggravent le réchauffement climatique

ELECTRICITE Selon une étude, le réchauffement climatique va entraîner jusqu’à 60 % de besoins énergétiques supplémentaires d’ici 2050

Manon Aublanc

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Une personne travaille à côté d'un ventilateur, le 07 août 2003
Une personne travaille à côté d'un ventilateur, le 07 août 2003 — JEAN-PIERRE MULLER / AFP
  • La France affronte, depuis lundi, une vague de chaleur exceptionnelle, avec des températures pouvant grimper jusqu’à 40°c par endroits.
  • Selon l’étude Amplification of future energy demand growth due to climate change, parue ce lundi dans la revue Nature Communication, le réchauffement climatique va augmenter les besoins en énergie de 25 à 60 % d’ici 2050.
  • La demande énergétique va augmenter de 11 à 27 % en cas de réchauffement modéré, et de 25 à 58 % en cas de réchauffement importants, selon ces chercheurs.

C'est le serpent qui se mord la queue. Alors que la France suffoque, certains se ruent dans les magasins d’électroménagers pour s’approvisionner en ventilateurs et climatiseurs en tout genre. Si le geste peut paraître anodin, les conséquences écologiques sont lourdes. L’utilisation intensive de ces équipements, très énergivores, pourrait être, en partie, responsable d’une hausse majeure des besoins énergétiques dans le monde.

Avec le réchauffement climatique, les périodes de chaleur sont de plus en plus longues et de plus en plus fortes. Conséquences : la population cherche coûte que coûte à se rafraîchir. Selon une étude, parue lundi dans la revue Nature Communication, le réchauffement climatique pourrait entraîner l’augmentation des besoins en énergie, notamment pour les climatiseurs, de 25 à 60 % d’ici la moitié du siècle.

Que dit cette étude ?

Selon cette étude, la hausse des températures, liée au réchauffement climatique, va engendrer, d’ici 2050, une augmentation des besoins en énergie de 25 % – si le réchauffement était limité - à 60 % – si les émissions de gaz à effet de serre restent les mêmes qu’actuellement. « Face à la canicule, comme celle qu’on connaît en France cette semaine, l’un des premiers réflexes, c’est de trouver une solution pour nous soulager de cette chaleur, nous apporter un confort rapidement », explique Fanny Petitbon, responsable climat à l’ONG Care.

« C’est un cercle vicieux, le réchauffement climatique va réchauffer les températures mondiales et multiplier les périodes de canicule. Pour répondre à cette chaleur, on va avoir de plus en plus recours aux climatisations dans les habitations et les bureaux. Ces appareils ont besoin d’électricité, produite encore à 80 % par des énergies fossiles dont la combustion accélère le réchauffement climatique, qui accroît la chaleur, et ainsi de suite. C’est donc un véritable cercle vicieux », résume Justin Peraud, chargé de question climat et développement au Groupe énergies renouvelables, environnement et solidarités (Geres). Selon les différentes prévisions, près de 1,6 milliard de climatiseurs sont utilisés aujourd’hui dans le monde, dont la moitié en Chine et aux Etats-Unis. D’ici 2050, on pourrait comptabiliser entre 5 et 6 milliards.

Pourquoi les climatiseurs sont-ils particulièrement ciblés dans cette étude ?

Pour Fanny Petitbon, avoir recours à un climatiseur lors d’une vague de chaleur, c’est contribuer à un cercle vicieux : « D’abord, les gaz réfrigérants contenus dans les climatiseurs sont extrêmement nocifs pour la couche d’ozone. Ensuite, les climatiseurs fonctionnent en rejetant de l’air chaud à l’extérieur, et ne font qu’accroître la chaleur extérieure », explique la responsable du climat de l’ONG Care. «  Plus les températures augmentent à cause du réchauffement climatique, plus on va chercher à se refroidir et plus on va donc consommer plus d’énergie pour le faire », résume-t-elle.

En rejetant de l’air chaud à l’extérieur, les climatiseurs contribuent même à augmenter la température dans les zones urbaines, comme à Tokyo, où la présence massive de climatiseurs « augmente la température extérieure de près de deux degrés », explique Fanny Petitbon. Et le marché n’est pas près de disparaître. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le nombre de climatiseurs individuels devrait exploser, passant, en Inde par exemple, de 30 millions d’unités aujourd’hui à un milliard d’ici 2050.

« Selon l’ONU, en 2050, nous serons près de 10 milliards, dont les deux tiers vivront en ville. Avec le réchauffement climatique, la climatisation pourra représenter 45 % de la consommation mondiale d’électricité, contre 10 % actuellement », s’alarme Guillaume Planchot, président de Via Sèva, une association de promotion des réseaux de chaleur et de froid auprès du grand public.

Des solutions alternatives existent-elles ?

Pour Fanny Petitbon, il s’agit d’abord de retrouver des « réflexes de bon sens » : avoir un logement bien isolé, faire rentrer l’air frais la nuit, aérer ou encore créer des zones d’ombre.

Mais pour Guillaume Planchot, l’enjeu, c’est de freiner l’urbanisation extrême des villes : « Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre dans des villes qu’on bétonne, qu’on urbanise. On élimine des zones bioclimatiques naturelles, comme des espaces verts ou des pelouses, pour mettre du bitume qui stocke la chaleur, ce qui augmente ces phénomènes de chaleur ressentie ». C’est ce que l’on appelle dans le jargon des îlots de chaleur urbains : « Il y a toujours une différence de 2 à 3 degrés entre les centres urbains et les campagnes. Mais en période de canicule, cette différence peut monter à 10 degrés », précise le président de Via Sèva.

« En plus de la chaleur ambiante, vous ajoutez donc la chaleur stockée par les matériaux et la chaleur rejetée par les climatiseurs. Pour toutes ces raisons, les villes, si elles n’agissent pas en profondeur, risquent de surchauffer l’été », détaille Guillaume Planchot.

Pourtant, il existe des solutions : végétaliser au maximum les extérieurs des bâtiments, en plantant des arbres ou des pelouses ou peindre en blanc les bâtiments et les rues pour éviter que le bitume n’absorbe la chaleur, détaille Justin Peraud. « Un arbre apporte autant de fraîcheur que cinq climatiseurs et ça ne consomme rien », ajoute Fanny Petitbon. Pour la responsable climat de Care, l’autre enjeu en matière de consommation énergétique, c’est de « faciliter l’accès des ménages français à des solutions économiques pour isoler plus efficacement leur logement ». « Quand on parle d’isolation, on pense à protéger son logement du froid hivernal, or, plus ça va aller, plus il va falloir se protéger de la chaleur. »