Comment les villes se préparent-elles à faire face aux canicules à répétition?

CANICULE Très minéralisées, de plus en plus denses, les villes sont plus exposées que les campagnes aux épisodes de fortes chaleurs, comme celui de cette semaine. Comment se préparent-elles à y faire face?

Fabrice Pouliquen

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A Lyon, un jour de canicule de 2010, des habitants tentent de trouver un peu de fraîcheur en pataugeant dans une fontaine publique.
A Lyon, un jour de canicule de 2010, des habitants tentent de trouver un peu de fraîcheur en pataugeant dans une fontaine publique. — PHILIPPE DESMAZES / AFP
  • Une canicule s’installe sur une grande partie de la France cette semaine, avec des températures atteignant par endroits plus de 40 degrés.
  • Les villes supportent bien plus mal que les campagnes ces épisodes de fortes chaleurs, qui pourraient être amenés à se répéter à l’avenir. Les écarts de température entre une métropole et sa plus proche campagne peuvent atteindre 10°C un jour de canicule.
  • Aidées d’architectes, d’urbanistes, de start-up, de nombreuses villes se préparent à combattre ces îlots de chaleur urbains. En débitumant, en végétalisant, mais aussi en utilisant leur réseau d’eau ou en intégrant les couloirs de vent.

Avec des pointes à plus de 40°C, la France est plongée cette semaine dans un épisode caniculaire d’une précocité sans précédent. Une simple mise en bouche ? Début juin, Météo France estimait qu’« une grande partie de l’Europe devrait connaître des températures plus chaudes que la normale ». Plus largement, avec le réchauffement planétaire, ce type de phénomène climatique, hier exceptionnel, pourrait se répéter à l’avenir, intervenant également plus tôt et/ou plus tard dans l’été.

Très minéralisées, de plus en plus denses, les villes sont particulièrement exposées. Il y fait plus chaud qu’à la campagne ou qu’en proche banlieue, la nuit en particulier, avec des écarts pouvant atteindre 10°C, entre une métropole et sa proche campagne.

L’obligation de se réinventer

L’intensité des activités humaines qui s’y jouent, la modification de la nature des sols qu’implique l’urbanisation* expliquent en partie ces écarts. « Plus une ville est organisée, comme la plupart des métropoles nord-américaines avec des rues très droites et perpendiculaires, plus elle piège de la chaleur », concluaient aussi des chercheurs français et américains dans une étude publiée le 9 mars 2018 dans la revue scientifique Physical Review Letters.

Contre ces îlots de chaleurs urbains, la solution de facilité serait de recourir à grande échelle à la climatisation. « Le problème est qu’elle est très énergivore, indique Valéry Masson, responsable du groupe climat urbain au Centre national de recherches météorologiques (CNRM). Surtout, elle mène à un cul-de-sac. La chaleur prise dans le bâtiment par le climatiseur est rejetée dehors et peut augmenter d’un degré un îlot de chaleur. »

Pas le choix alors : les villes vont devoir se réinventer. Le défi est complexe. Il implique une multitude d’acteurs, nécessite de travailler sur différentes échelles, de la construction d’un bâtiment au plan local d’urbanisme et, faute bien souvent de pouvoir partir d’une feuille blanche, impose d’améliorer par petite touche l’existant.

Végétaliser les cours d’école

Dans ce contexte, le moindre espace compte. A commencer par les cours d’écoles, qui se résument dans bien des cas à une uniforme dalle de béton. A Paris, où ces lieux représentent en tout 73 hectares de surface, la ville s’est mise en tête de les « débitumer » pour en faire des îlots de fraicheur. Trois écoles sont d’ores et déjà équipées de ces cours « oasis ». « Concrètement, on y enlève un tiers de bitume pour le remplacer par des espaces végétalisés, détaille Raphaëlle Thiollaier, chef de projet " cour oasis " à la ville de Paris. Des arbres, des potagers et jardinières, des copeaux de bois qui rafraîchissent l’air en apportant de l’ombre et en libérant des vapeurs d’eau. On y ajoute également des espaces d’eaux comme des fontaines et des brumisateurs. Les 70 % du bitume restant est remplacé par des revêtements aux couleurs claires, qui reflètent la lumière du soleil, quand les couleurs sombrent l’absorbent et emmagasinent ainsi plus de chaleur. » D’ici à la prochaine rentrée, une trentaine d’écoles parisiennes devraient avoir leurs « cours oasis », et la ville prévoit d’en doter la totalité de ses 663 écoles élémentaires et maternelles d’ici à 2050.

Des forêts conçues pour les villes

Les cours oasis sont une des façons de revégétaliser des villes. « C’est l’outil le plus prometteur pour lutter contre les îlots de chaleurs urbains, estime Valéry Masson. Surtout quand il s’agit de réintroduire des arbres en ville. Ils ont globalement un impact plus important que de la végétalisation basse (de l’herbe par exemple ») ou que des toitures végétalisées, qui peuvent griller ou brunir plus facilement sous l’effet de fortes chaleurs, et perdre ainsi leur pouvoir rafraîchissant. » A Toulouse, la start-up Urban Canopée creuse cette piste en y expérimentant, depuis ce printemps, des canopées urbaines. Ces structures végétalisées sont à voir comme des parasols végétaux géants. Urban Canopée y fait pousser des plantes grimpantes qui peuvent culminer à quatre ou cinq mètres de haut et ainsi offrir des ombrages précieux aux Toulousains. Le tout avec un minimum d’emprise au sol, ces plantes grimpantes étant semées dans des pots d’un mètre carré, expliquait à 20 Minutes Elodie Grimoin, cofondatrice d’Urban Canopée, en février dernier. Facile donc à installer en ville.

A Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), sur un ancien parking d’une résidence, l’association Alteralia et le cabinet d’architecture Fieldwork visent plus grand encore, en travaillant à la création d’une lisière de tierce forêt, un écosystème forestier de 1.200 m² conçu pour la ville. « Autrement dit, on ne remplace pas un bout de ville par de la forêt, mais on fait coexister les deux, raconte Andrej Bernik, fondateur de Fieldwork. Le sol sera ainsi en béton drainant, un revêtement dur comme on en trouve sur de nombreuses places publiques. Mais ces 1.200 m² seront parsemés de 70 arbres – des érables champêtres, des chênes verts et sycomores, etc.- qui feront de ce lieu un îlot de fraîcheur les jours de canicule. » Cette tierce forêt devrait être inaugurée dans le courant de l’automne et Andrej Bernik dit le concept transposable à bien d’autres villes.

Bientôt une flaque climatique à Paris

La végétalisation n’est pas non plus la seule arme entre les mains des villes pour combattre les îlots de chaleurs. D’autres projets visent à utiliser l’eau pour faire du frais en zone urbaine. Comme Aéro-Seine, portée par la designer Isabelle Daëron. L’idée est d’utiliser le réseau d’eau non potable de la ville de Paris, peu valorisée à ce jour, pour créer une flaque climatique. La première sera inaugurée le 12 juillet prochain, à Paris, rue Blanchard (20e), l’une des « rues aux enfants » créées par la ville. Un dispositif qui interdit la circulation sur la voie à des créneaux précis ou pour toujours, afin de laisser la place à des jeux d’enfants.

A partir du 12 juillet prochain, la rue Blanchard (20e), à Paris, sera dotée d'une
A partir du 12 juillet prochain, la rue Blanchard (20e), à Paris, sera dotée d'une - /Image studio Idaë

Dans cette rue donc, dans la continuité du revêtement, « nous avons aménagé une surface poreuse de 21 m² comprenant trois bouches d’arrosage, explique Isabelle Daëron. En période de fortes chaleurs, les agents de la ville vont pouvoir ouvrir ses vannes sur des plages horaires programmables. Le dispositif fonctionne alors par débordement. L’eau, venue du canal de l’Ourcq, monte dans une cuve, passe à travers une grille et se répand sur la surface poreuse. » Cette fine lame d’eau (5 millimètres), en s’évaporant, participe alors au rafraîchissement de l’air ambiant. « De 2 à 3°C, en température ressentie », espère Isabelle Daëron.

Maîtriser les couloirs de vent

A la végétalisation et à une meilleure exploitation de l’eau, Valéry Masson ajoute une troisième piste à creuser pour combattre les îlots de chaleurs urbains : « Celle de la maîtrise des couloirs de vents ». Là encore, il s’agit de tirer le meilleur parti de la nature et plus particulièrement, ici, des couloirs naturels d’air, venu de l’extérieur et qui traverse les villes en évacuant par la même occasion la chaleur. Or, le tracé des rues et l’orientation des bâtiments affectent ces conditions de ventilation. « De plus en plus de villes intègrent ce paramètre dans leur plan d’aménagement, en empêchant par exemple la construction d’immeubles de grande hauteur le long de ces couloirs pour éviter qu’il ne fasse obstacle à ces écoulements d’air, raconte Valéry Masson. C’est le cas de Stuttgart, en Allemagne, en pointe sur le sujet.

 

*L’imperméabilisation des villes est la conséquence du remplacement de la végétation et des terres par du bitume, de la pierre, du goudron qui absorbent cette chaleur en journée pour la restituer pendant la nuit.