Nénette fête ses 50 ans à la ménagerie du Jardin des plantes: «Les orangs-outans en captivité ont un rôle d'alerte»

INTERVIEW Le directeur de la ménagerie du Jardin des plantes, à Paris, Michel Saint-Jalme, pense que les animaux comme Nénette ont un rôle dans la prise de conscience des Occidentaux sur la fragilité de la biodiversité

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Pour ses 50 ans, Nénette a été bien gâtée.
Pour ses 50 ans, Nénette a été bien gâtée. — Thibault Camus/AP/SIPA
  • Nénette, l’un des derniers orangs-outans vivant en captivité née dans la nature, fête ses 50 ans ce dimanche à la ménagerie du Jardin des plantes, à Paris, où elle vit depuis quarante-sept ans.
  • Le zoo espère profiter de sa popularité pour alerter les visiteurs sur la situation des grands singes, mais pas seulement.
  • Car les comportements des Occidentaux ont évidemment des conséquences sur la préservation des milieux naturels des espèces en voie de disparition.

Nénette a 50 ans. Nénette ? La célèbre orang-outan de la ménagerie du Jardin des plantes est, depuis longtemps déjà, la mascotte du zoo parisien vieux de plus de deux siècles. Célèbre parce que redoutablement intelligente, la presse se fait l’écho ces jours-ci de ses talents (artistiques et mécaniques, parce que pourquoi pas). Mais d’un point de vue scientifique, il s’agit surtout de l’un des plus vieux individus de son espèce, de l’île de Bornéo en Indonésie. L’un des derniers grands singes a être né dans son milieu naturel avant d’être prélevée, direction l’Europe et donc Paris, trois ans après sa naissance.

Michel Saint-Jalme, le directeur de la ménagerie, a, avec ses équipes, organisé tout un programme de festivités pour cette doyenne. mais il ne s’agit pas que de folklore. Il s’agit, d’abord et avant tout, pour l’institution, de mettre un coup de projecteur sur la préservation de la biodiversité. Qui passe par la conservation et le bien-être des animaux, mais pas seulement.

Nénette est au cœur d’un programme de reproduction d’animaux en voie d’extinction…

Nénette fait partie des fondateurs. Les programmes d’élevage concernent 402 espèces dans les parcs zoologiques européens et sont gérés au sein de 355 parcs qui s’échangent des animaux en relations au programme lié à chacune des espèces. Il s’agit de préserver la diversité génétique, pas simplement d’éviter la consanguinité, mais aussi d’éviter toute adaptation à la captivité pour qu’un jour, pour certaines d’entre elles,disparaîssent de leur milieu naturel, on puisse espérer les réintroduire.

Pour les orangs-outans, c’est une autre problématique. D’abord, des orangs-outans, heureusement, il en reste un nombre relativement important en milieu naturel. Donc, ce qu’on espère, c’est que nos orangs-outans soient un moyen de sensibiliser à la préservation de la biodiversité, de cette espèce, et permettent de mettre en place des comportements vertueux vis-à-vis de nos publics pour qu’ils puissent, en connaissance de cause, changer leur relation par exemple à l’huile de palme ou au bois exotique, pour éviter la déforestation. C’est la cause du déclin de la plupart des espèces de grands singes dans le monde.

Nénette, elle, est « fondateur », ça veut dire quoi ?

Nénette vient d’un passé pas très glorieux où on prélevait des animaux dans le milieu naturel. Ça a été le cas jusqu’en 1973, où des pays ont signé la Convention internationale pour les espèces menacées d’extinction. A partir de ce moment-là, il a été interdit de prélever des espèces menacées dans le milieu naturel, y compris les orangs-outans. Nénette a été un des derniers animaux qui a été prélevé dans milieu naturel pour aller dans un parc zoologique. Aujourd’hui, les parcs gèrent les espèces à partir donc de ces fondateurs du passé en essayant de maximiser la variabilité génétique de ces espèces. Pour l’espèce de Nénette, des orangs-outans de Bornéo, il y a 80 fondateurs, qui ont donc été prélevés dans le milieu naturel et qui ont été à l’origine de la population captive. Nénette est une des dernières survivantes de ceux-là.

C’est ce qui fait qu’elle est importante ?

C’est le témoignage d’un monde passé qu’on aimerait complètement éteint. Or on sait que qu’il y a encore aujourd’hui du braconnage. Il y a encore des prélèvements, pas pour les parcs zoologiques européens, mais pour des parcs privés, des gens qui ont les moyens de s’acheter des animaux sauvages. Le commerce est interdit mais il y a du braconnage.

Ça paraît étonnant, donc, de vous entendre dire que l’objectif, pour les orangs-outans, n’était pas une réintroduction en milieu naturel...

J’espère qu’on n’arrivera jamais à ça. Déjà parce que c’est très compliqué de réintroduire un grand singe dans le milieu naturel. Il n’y a pas que des questions de génétique, il y a tout l’apprentissage de vie dans la nature. Si on voulait réintroduire des orangs-outans nés en captivité, il faudrait passer par toute cette phase d’apprentissage, compliquée et longue. Il vaut donc mieux, aujourd’hui, préserver ces animaux qui existent encore en grand nombre dans le milieu naturel, plutôt que de penser déjà à une éventuelle réintroduction. Ces orangs-outans en captivité, pour moi, leur rôle essentiel, c’est un rôle d’alerte.

C’est-à-dire ?

Il est très difficile d’avoir une estimation mais on pense qu’il y a entre 50.000 et 100.000 orangs-outans à Bornéo. Ce qu’on sait en revanche c’est qu’en dix ans 50 % de la population se serait éteinte. Tout ça parce que 50 % des habitats ont été détruits au cours des dix dernières années. Pourquoi on coupe la forêt à Bornéo ? Pour deux raisons : l’exploitation du bois exotique et les plantations d’huile de palme qui remplacent les forêts. Comment, nous en France, dans notre quotidien, on peut avoir un impact là-dessus ? C’est soit en boycottant les produits à base d’huile de palme et de bois exotique, soit en promouvant une huile de palme et une exploitation du bois durable. C’est par nos comportements, nos modes de consommation, en France, en Europe et dans les pays occidentalisés qu’on va pouvoir avoir une influence pour préserver les orangs-outans dans les milieux naturels.

Malgré tout ces efforts pour alerter sur ces animaux sinon en voie de disparition, en tout cas en difficulté, vous êtes touchés, vous à la Ménagerie du Jardin des plantes, par le mouvement social qui conteste le fait que les animaux puissent être en captivité ?

Il y a deux types de mouvements. Il y a ceux qui promeuvent la préservation des animaux dans leur milieu naturel. On est complètement derrière l’ensemble de ces mouvements et on travaille en collaboration avec eux. Aujourd’hui, il y a l’émergence d’un autre mouvement : les antispécistes. Ils ont contre toute exploitation des animaux et donc sont contre l’élevage intensif, contre l’abattage des animaux, la corrida… et donc contre les zoos puisqu’ils considèrent que dans les parcs on exploite, quelque part, les animaux. On essaye de leur expliquer que ce n’est pas le cas, que par le passé, au milieu du XXe siècle, les zoos étaient des lieux de loisirs mais qu’aujourd’hui nous sommes des lieux d’éducation et on est des lieux de conservation.

C’est quelque chose réel, qui a un impact très, très fort aujourd’hui. On tente de leur expliquer qu’on a conscience du bien être animal, d’ailleurs dans notre rapport à l’animal on a complètement changé nos façons de travailler dans les vingt dernières années. Cela fait partie de nos missions au même titre que la conservation et l’éducation. On est réellement au service des animaux. Cette prise de conscience fait que la ménagerie, qui a été l’un des plus anciens zoos au monde, se rénove depuis quarante ans. On a fait partir tous les grands animaux comme les éléphants, les lions, les tigres… qui ont besoin d’espace. On a changé les enclos, on a enrichi les milieux, on a végétalisé. Pour essayer d’adapter les espaces aux animaux et pas l’inverse.

Ce qui a provoqué ça c’est le changement de regard sur l’animal. C’est là que les associations un peu anti-zoo ont beaucoup aidé parce qu’elles ont aidé à la prise de conscience de ce besoin de s’intéresser davantage au bien être animal. On n’a pas eu besoin d’eux pour commencer, mais tous ces mouvements un peu extrémistes ont ça de bon, c’est qu’ils permettent, des prises de sciences et d’avancer dans le bon sens.