Environnement: Faut-il interdire la publicité pour les voitures les plus polluantes?

ECOLOGIE Les ventes de véhicules à moteur thermique ont augmenté en 2018, selon les chiffres de l’Ademe. Et des députés pointent du doigt les effets néfastes des campagnes de pub menées par les marques automobiles

Lucie Bras

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Un panneau de publicité géant pour une voiture dans les rues de Berlin (image d'illustration).
Un panneau de publicité géant pour une voiture dans les rues de Berlin (image d'illustration). — John MACDOUGALL / AFP
  • Deux députés ont déposé un amendement à l’Assemblée nationale pour demander l’interdiction de la publicité pour les véhicules les plus polluants dès 2020.
  • La publicité pour les voitures représente 10 % du marché publicitaire total français, soit 3,5 milliards d’euros par an.
  • « L’idée n’est pas d’interdire, mais de réorienter ces moyens publicitaires vers des véhicules plus vertueux », estime Marie Chéron, responsable mobilité à la Fondation Nicolas Hulot.

Ils sont (presque) devenus indissociables d’une séance de cinéma ou d’un dimanche soir devant la télévision. Dernier modèle de SUV ou citadine cinq portes avec toit ouvrant… Impossible d’échapper aux spots publicitaires des constructeurs automobiles. Un vrai problème face au changement climatique, estiment deux députés, qui ont récemment déposé un amendement visant à interdire les publicités pour les véhicules les plus polluants, dans le cadre de la loi mobilités examinée à l’Assemblée nationale. Une proposition qui a toutefois peu de chances d’aboutir.

Tout a commencé par un tweet dimanche dernier. Matthieu Orphelin, député du Maine-et-Loire (ex-LREM), s’est indigné sur le réseau social d’une publicité de la marque Mercedes, vantant les mérites de son dernier modèle de pick-up de 5,30 m de long, huit litres au 100, « citadine, familiale et pourtant si robuste ». « En effet, quelle citadine que ce pick-up de 2,1 tonnes émettant 230g de CO2/km ! », a-t-il dégainé, avant de renvoyer ses followers vers l’amendement qu’il avait déposé avec Delphine Batho quinze jours plus tôt à l’Assemblée.

Des voitures dans Venise

« À compter du 1er janvier 2020, est interdite toute publicité portant sur des véhicules particuliers dont les émissions de dioxyde de carbone sont supérieures à 60 grammes par kilomètre », mentionne le texte. Pour se faire une idée, cette description sanctionne d’emblée tous les véhicules à moteur thermique qui ne sont pas hybrides, soit presque la totalité du parc automobile français, puisque ces derniers ne représentent que 3.9 % de parts de marché, selon une analyse du Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA). Ce tweet a été « approuvé » par des milliers de personnes. « On sait que cet amendement a très peu de chances de passer. L’objectif est de lancer le débat, de chercher ensemble des solutions », nuance le député. «  On veut faire rouler des voitures dans Venise, on diffuse des pubs qui incitent à un parcours plus long juste pour le plaisir de conduire. On ne peut pas rester dans la situation actuelle », se désole ce proche de Nicolas Hulot.

Sa vision peut notamment s’appuyer sur un rapport de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), qui a publié le 7 juin dernier son bilan des ventes annuelles de voitures neuves en France. L’Agence a relevé une hausse des émissions de CO2 des véhicules neufs vendus dans l’Hexagone depuis 2017. Ce sont les SUV (Sport Utility Vehicle) qui remportent la palme des voitures les plus vendues, représentant 36 % des ventes totales. Problème : ces véhicules lourds sont particulièrement polluants.

« On vient de perdre dix ans de progrès techniques. Tous les gains réalisés sur les moteurs sont annulés par le fait que les gens achètent de plus en plus de SUV. Dans notre modèle de société actuel, la publicité est un levier énorme pour donner envie aux gens d’acheter », dénonce Orphelin.

Un véhicule neuf = 1.500 euros de pub

Un levier qui pèse très lourd, puisque à elle seule, la publicité automobile représente 3,5 milliards d’euros par an. C’est 10 % du marché publicitaire total, en deuxième position derrière la distribution. « Pour chaque véhicule vendu aujourd’hui, 1.500 euros financent la publicité », calcule Marie Chéron, responsable mobilité à la Fondation Nicolas Hulot, qui a travaillé sur le texte. « L’idée n’est pas d’interdire, mais de réorienter ces moyens vers des véhicules plus vertueux », ajoute-t-elle.

Pour Stéphane Martin, directeur général de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), les députés s’y prennent mal en proposant un texte « opportuniste ». « Le problème est pris à l’envers : il y a d’abord un travail à faire avec l’ensemble de l’industrie. La publicité n’est que le résultat final, elle ne vient que quand il y a des produits ou des services à commercialiser. Il faut arrêter de penser que parce qu’on arrête la publicité, les produits ne seront pas commercialisés », argumente-t-il.

Une mention sur chaque publicité

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il n’y a aucune évaluation, aucune mesure d’impact, quelle qu’elle soit. Quelle mobilité mettre à la place après la voiture ? Quand on est Parisien, il y a le métro, mais ce n’est pas la France. Il y a aussi besoin de transports », regrette Stéphane Martin. « Ils n’ont pas non plus évalué les effets que cela peut avoir sur les industriels, sur les journaux, pour qui ce genre de publicité est une ressource importante, sur l’efficacité vis-à-vis des consommateurs. »

Même opposition de la part d’Elisabeth Borne, ministre des Transports, qui a barré la route à l’instauration d’une telle mesure ce mardi sur BFMTV. « On a adopté un amendement qui dit que chaque fois qu’on fait une publicité pour une voiture, on doit passer un message pour encourager les transports en commun, les mobilités actives, comme le vélo. C’est mieux », a-t-elle plaidé.

Une mesure qui n’est pas non plus du goût de Stéphane Martin. « C’est rajouter des mentions à d’autres mentions, entraînant un problème de lisibilité. C’est aussi nier tous les efforts de transition réalisés par l’ensemble du secteur et la filière », estime-t-il. « Je ne partage pas les propos de la ministre, je pense qu’il faut être plus ambitieux », rétorque Matthieu Orphelin. « On ne veut pas interdire les pubs sur toutes les voitures, ni détruire des emplois dans l’industrie automobile, il ne faut pas caricaturer. Il faut mieux réguler, ça ne se fera pas du jour au lendemain. Ça peut être progressif », ajoute-t-il.

Une loi Evin pour les voitures polluantes

Une réflexion nécessaire, estime Marie Chéron. Elle dresse un parallèle avec la loi Evin, qui encadre strictement la publicité autour du tabac et des boissons alcoolisées. « On a voté la loi Evin il y a trente ans pour des raisons de santé publique. Aujourd’hui, on a 67.000 morts par an à cause de la pollution de l’air. Il faut une cohérence politique. »

Avant de conclure : « La lutte contre le réchauffement climatique et contre la pollution est un défi commun : tous les acteurs doivent s’y mettre. Il n’y a pas de raison que les constructeurs automobiles ne prennent pas leur part et fassent comme si cela n’existait pas. »