Ville de demain, enfer ou paradis: La détox digitale pour éviter de péter les plombs

FUTURS (4/4) «20 Minutes» se penche sur la ville du futur. Quatrième et dernier épisode : la détox digitale, histoire de ne pas devenir complètement fou

Anissa Boumediene

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Lille, le 11 mars 2019. Illustration sur les reseaux sociaux.
Lille, le 11 mars 2019. Illustration sur les reseaux sociaux. — M.Libert / 20 Minutes
  • Le festival Futur.e.s, dont 20 Minutes est partenaire, a lieu jeudi et vendredi au Mobilier national, à Paris.
  • A l’occasion de cette édition, 20 Minutes se penche sur les conditions de bonheur dans la ville du futur.
  • Aujourd’hui, focus sur la détox digitale, qui pourrait être la voie du salut dans le quotidien des urbains ultra-connectés.

A quoi ressemblera la ville du futur ? Dans dix, vingt ou cinquante ans, comment se déroulera une journée de travail dans des villes toujours plus urbanisées et connectées ? Nul ne peut y répondre. Mais si demain ressemble à une version ne serait-ce que légèrement extrapolée d’aujourd’hui, le résultat pourrait ne pas être glorieux. Voire angoissant. Ecrans et réseaux sociaux risquent d’être omniprésents, et ce ne sont pas nos enfants, presque nés avec une tablette tactile dans la main, qui démentiront le schéma emprunté. Serons-nous plus heureux pour autant ? Cette ultra-connexion nous permettra-t-elle de tisser des liens plus forts ou causera-t-elle à notre perte ? La détox digitale pourrait être la voie de notre salut, en nous apprenant à être « mieux » connectés.

Une surconsommation numérique problématique

Pour ceux qui redouteraient que l’on finisse tous accros aux nouvelles technologies, pas la peine d’attendre cinquante ans, c’est déjà le cas. Nous prenons les transports en commun vissé à un smartphone, consultant réseaux sociaux et dernières actualités. La journée de travail se passe généralement devant un écran d’ordinateur, entrecoupée de pauses sur Facebook ou Instagram. Puis retour à la maison, les yeux toujours rivés sur le smartphone, qui nous accompagne le soir venu, nous faisant scroller dans le lit au lieu de dormir. C’est le « fear of missing out : la peur de passer à côté de quelque chose », décrypte Benjamin Gans, directeur EdFab (Education Formation Emploi) chez Cap Digital. Et en 2069 ? Cela promet d’être pareil, en pire. Car l’usage abusif des outils numériques a, en quelques années seulement, affecté tout notre quotidien. « De nouveaux comportements ont vu le jour, comme le phubbing : contraction de phone et snobbing, cette manie agaçante que certains ont de consulter leur smartphone en pleine conversation avec leurs proches, décrit Thibaud Dumas, neuroscientifique, auteur de Detox digital, décrocher de vos écrans (éd. Mango) et qui travaille au sein de  Into the Tribe, une agence de digital detox. Il y a aussi le blurring, quand la frontière entre vie professionnelle et personnelle se brouille, que l’on consulte ses mails pros le soir et le week-end ».

« Tous ces comportements empruntent les mêmes mécanismes que ceux de l’addiction. Or, tout cela a un coût en termes de vie professionnelle, personnelle, familiale et de santé, avertit Benjamin Gans. Réseaux sociaux, infos, sites de rencontres : on va sur ces applis de manière compulsive, on fantasme sur la vie des autres et au final, on perd du temps, de la qualité de vie et du sommeil notamment », énumère-t-il. Et notre intellect est lui aussi menacé. Car la concentration est une faculté très fragile face aux sursollicitations numériques.

Une détox digitale pour se désintoxiquer

Comme pour n’importe quel comportement addictif, un travail sur soi est nécessaire, « en changeant de petites habitudes pour reprendre le contrôle, suggère Thibaud Dumas. Des applis permettent de mesurer le temps qu’on passe sur son téléphone, ça aide à la prise de conscience ». La première chose à faire, lorsqu’on entame une détox digitale, c’est un tri dans nos outils numériques. En commençant par les réseaux sociaux. « Ces applications ne sont pas là pour nous aider à être en contact les uns avec les autres, (…) leur business model consiste à aspirer la vie des gens, à les pousser à passer le plus de temps possible sur leur plateforme. Un nombre incroyable de données sont collectées sur chaque utilisateur, qui n’est même pas perçu comme un client mais comme un produit », prévient dans une interview accordée Outre-Atlantique la journaliste scientifique américaine Catherine Price, auteure de Lâche ton téléphone. Programme de détox digitale (éd. Livre de Poche).

« On peut désactiver toutes les notifications inutiles, propose Benjamin Gans. Ensuite, dans les réseaux sociaux, on fait le tri dans ses contacts. A-t-on vraiment besoin de 1.000 amis sur Facebook ou de poster autant de photos sur Instagram ? Non », répond celui qui a fait le ménage dans sa vie numérique. On peut aussi « faire des "pauses déconnectées" : une heure, un jour voire un week-end totalement déconnecté, ajoute Thibaud Dumas. Pour réapprendre à profiter du moment présent dans la vie réelle, avec ses amis ou un bon livre », ou pour redécouvrir les vertus de la rêverie. Autres détails qui ont leur importance : « on achète un réveil, pour ne plus garder son smartphone dans la chambre, ainsi qu’une montre, pour perdre ce réflexe de consulter son smartphone en permanence », conseillent les deux spécialistes de la détox digitale.

Une détox à poursuivre au boulot

Ce ménage numérique est aussi nécessaire au travail. Internet, boîtes mails, « conf call », boucle WhatsApp pro… L’activité professionnelle est ultra-connectée, car tout le monde doit pouvoir joindre et être joint à toute heure ou presque. Et à l’avenir ? On peut vraisemblablement tabler sur le fait que, là encore, ça devrait être pire. « En 2015, on passait en moyenne six heures par jour sur les outils numériques. Aujourd’hui, c’est huit heures, dévoile Thibaud Dumas. On est constamment sollicité, ce qui trouble notre concentration et limite notre créativité ».

Il revient donc à chacun de s’aménager des garde-fous. « Au travail, il faut appliquer " la règle de trois ", prescrit le neuroscientifique. On ne consulte ses mails que trois fois par jour. Ensuite, si au-delà de trois mails échangés, la conversation n’est pas terminée, alors on téléphone plutôt que de continuer les mails, conseille-t-il. Enfin, pour chaque mail envoyé, on ne met pas plus de trois personnes en copie, pour éviter les chaînes de mails à rallonge. Et avant de commencer une réunion, on place tous les smartphones dans une boîte : elle durera deux fois moins longtemps, parce que tout le monde sera deux fois plus attentif ». Du « win-win » pour tout le monde, et pour l’entreprise.

Alors, si l’on considère que l’entreprise a tout à gagner à ce que ses employés soient plus efficaces et plus productifs en étant moins « distraits », n’a-t-elle pas intérêt à s’engager elle aussi sur le chemin d’une détox digitale globale ? « Dans le monde de l’entreprise, la démarche individuelle est nécessaire, mais doit aussi être accompagnée par les entreprises », pense Benjamin Gans, qui lance le 21 juin un collectif pour les bonnes pratiques numériques. Mais aujourd’hui, quelles sont les entreprises prêtes à entamer une détox digitale d’ampleur ? « Au risque de surprendre, nous sommes majoritairement sollicités par des entreprises et start-ups des secteurs du numérique, révèle Thibaud Dumas, parce qu’elles sont conscientes des effets délétères d’une consommation abusive de ces outils numériques ».

« Le problème, ce sera l’après smartphone »

Souvenez-vous : au départ, les premiers téléphones portables servaient… à téléphoner. Puis le smartphone a tout bouleversé. Aujourd’hui, grâce à lui, on se réveille, on téléphone, on (se) photographie, on commande une pizza, un Uber, on rencontre potentiellement l'amour, on consulte la météo, on s’informe, on se divertit et on surveille ses comptes bancaires. Et ce n’est qu’un échantillon. Et demain ? « On est dans une économie de l’attention : les éditeurs d’outils numériques veulent capter notre attention et développent des systèmes permettant de la capter toujours plus, expose Thibaud Dumas. C’est pourquoi, dans un futur proche, on peut imaginer que le phénomène va d’abord empirer, avant de se tasser. Parce que notre attention est limitée, et que les gens commencent à se rendre compte du temps qu’ils perdent ».

De quoi se réjouir ? Pas forcément. « Le problème, ce sera l’après smartphone, prévient Thibaud Dumas. Aujourd’hui, il est dans notre poche, à portée de main, mais c’est un outil dont on peut se séparer. Qu’en sera-t-il avec les outils du futur ? On va être gagné par tous les systèmes de réalité augmentée, à l’instar des "smart glasses". Et là, on va ouvrir une nouvelle porte d’accès et se faire siphonner par un nouveau réservoir d’attention numérique », s’inquiète le neuroscientifique. Le manque de limites pourrait ainsi nous engloutir. « Le danger de l’addiction au numérique vient aussi de la somme colossale de données collectées sur nous, avance Benjamin Gans. Les applis, les algorithmes pourraient finir par mieux nous connaître que nous-mêmes et dicter notre conduite ».

Le danger pour les digital natives

L’autre point très préoccupant, « c’est le manque de recul sur l’impact de la surconsommation de ces outils numériques par les enfants », poursuit Thibaud Dumas. Aujourd’hui, un bambin sait jouer avec un smartphone ou une tablette avant même de savoir parler, c’est quasi-intuitif ! « Or, le cerveau des enfants, adolescents et jeunes adultes n’est pas encore mature, rappelle le neuroscientifique. On sait déjà que l’interaction des plus jeunes avec la télévision a eu des effets néfastes, et que celle avec les nouveaux écrans est encore plus forte ». Dans son ouvrage La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l'attention (éd. Grasset), Bruno Patino explique que « les ingénieurs de Google ont réussi à calculer la durée maximale de l’attention d’un poisson rouge : 8 secondes ». Puis, « ces mêmes ingénieurs ont évalué la durée d’attention de la génération qui a grandi avec les écrans connectés : 9 secondes ». Pour lui, « nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés ». Et à voir les ados, dont le smartphone est devenu l’extension naturelle de leurs pouces frénétiques, imaginer comment leur rapport aux outils numériques pourrait évoluer à l’avenir n’augure rien de bon.

Moins et mieux consommer le numérique

« Il va falloir entreprendre une démarche d’autonomisation, plutôt que d’attendre une régulation - qui ne viendra pas – de la part des éditeurs d’outils numériques, estime Thibaud Dumas. Cela passera par apprendre à consommer moins et mieux le numérique, préconise-t-il. Et là, les parents et l’école ont un grand rôle à jouer, comme pour la prévention avec l’alcool ». Certains l’ont déjà bien compris. En 2017, une étude menée par la Silicon Valley Community Foundation auprès de 907 parents travaillant dans le secteur a dévoilé que la plupart d’entre eux, bien que convaincus des bénéfices des outils numériques, s’inquiétaient de l’impact qu’ils pouvaient avoir sur le développement psychologique et social de leurs enfants. Couvre-feu numérique, bannissement des réseaux sociaux et absence de smartphone sont autant de mesures adoptées. Là-bas, des écoles « tech free », avec le moins d’outils numériques possible, ont vu le jour, et font le bonheur des cadres des grandes firmes du numérique comme Google, Apple ou Facebook, qui y scolarisent leurs enfants. « La prise de conscience est d’autant plus forte chez les gens qui travaillent dans le secteur », relève le neuroscientifique.

De quoi expliquer aussi le succès de la Green school, l’école la plus écolo du monde. Situé à Bali, au milieu d’un parc et composée de bâtiments en bambou ouverts sur l’extérieur, l’établissement, fondé par un milliardaire canadien, s’attache à connecter ses élèves à la nature plutôt qu’aux réseaux sociaux, avec des cours de permaculture et d’agriculture raisonnée. L’objectif : stimuler l’imagination des enfants, leur apprendre l’optimisme et l’écologie. Et former les leaders écologiques de demain. Une formule qui séduit tellement que plusieurs projets de Green school sont en développement dans le monde. « Certains observateurs pensent que cette capacité à avoir une consommation raisonnée du numérique va devenir un nouveau marqueur social, un peu comme on le voit aujourd’hui avec l’alimentation bio, que cela deviendra le symbole d’une forme d’élite », note Thibaud Dumas.

« Ces dernières années, nous nous sommes battus pour tous pouvoir être connectés. Mais les gens commencent à prendre conscience que la technologie a pris trop de place dans leur vie, d’où une certaine forme de rejet, voire de burn-out numérique, note Benjamin Gans. A l’avenir, et cela a déjà commencé, on va se battre pour se déconnecter ».