Dans les coulisses du foin de Crau, classé AOP, qui alimente les plus grands chevaux de course

AGRICULTURE Choisi par les grands entraîneurs pour leurs chevaux, le foin de Crau, classé AOP, est d’une grande valeur nutritive grâce à son mode de production sur des prairies humides

Caroline Delabroy

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Pour sa première coupe, le foin de Crau, a besoin d'être fané.
Pour sa première coupe, le foin de Crau, a besoin d'être fané. — C. Delabroy / 20 Minutes
  • C’est la saison de la première coupe du foin de Crau, classé AOP et utilisé pour nourrir les plus grands chevaux de course.
  • L’irrigation des prairies, apportée par la Durance, donne au foin toute sa spécificité et ses qualités nutritives.
  • Près de 260 producteurs des Bouches-du-Rhône peuvent produire jusqu’à 850.000 tonnes de foin par an.

Il profite de l’éclaircie pour rentrer des balles de foin, et continuer le fanage de la première coupe. « On a encore du retard, mais à la fin de la semaine prochaine, tout sera fini », espère Didier Tronc, directeur du Comité du foin de Crau. Les chevaux de course – une grosse partie de la production de cet AOP va aux grands entraîneurs de la région parisienne – peuvent se rassurer : la récolte semble mieux partie cette année, malgré la météo capricieuse. En temps normal, la production peut atteindre 850.000 tonnes par an. « L’an passé, entre la pluie du début de saison et la canicule l’été, l’appellation a dû déclasser les deux-tiers de la production, poursuit-il. De mémoire d’ancien, cela faisait très longtemps qu’on n’avait pas connu ça. »

De fait, la production du foin de Crau, héritée du XIXe siècle et reconnaissable à sa ficelle rouge et blanche, s’étale sur trois coupes. Après celle de mai, suivront les coupes de juin-juillet et d’août-septembre. Durant toute cette période, les nuits sont courtes pour les 260 producteurs, qui doivent surveiller à toute heure l’irrigation des prairies. « Le plus gros travail du foin de Crau, c’est l’arrosage », résume Didier Tronc, qui s’occupe seul de cette tâche sur les 40 hectares de son exploitation près d’Istres (Bouches-du-Rhône), quand de plus grands producteurs font appel à des arroseurs salariés. L’irrigation régulière des terres, apportée par la Durance, donne en effet au foin de Crau son ADN, sa spécificité.

L'AOP Foin de Crau est reconnaissable à sa ficelle rouge et blanche.
L'AOP Foin de Crau est reconnaissable à sa ficelle rouge et blanche. - C. Delabroy / 20 Minutes

Un foin « très appétissant »

« Sur les protéines et les valeurs énergétiques, notre foin n’est pas meilleur qu’un autre foin séché en grange et rentré dans de bonnes conditions, explique ce producteur de père en fils. Par contre, on se différencie sur les minéraux et les oligo-éléments apportés par les eaux de la Durance. C’est en outre un foin riche en sodium, et très appétissant. » Inondées tous les 8 à 10 jours, les prairies sont par ailleurs débarrassées des mulots et autres rongeurs qui ont la mauvaise habitude de laisser derrière eux des mottes. « On n’a pas de terre ni de poussière dans le foin, ce qui limite les risques de maladie respiratoire pour les chevaux athlètes mais aussi les chèvres. »

D’aussi grande ampleur, un tel système d’irrigation par submersion n’existe nulle part ailleurs. « Si on a pu passer de la Crau sèche à la Crau humide, c’est grâce à Craponne », sourit Didier Tronc, saluant l’ingéniosité de ce proche de Nostradamus qui, à la fin du XVIe siècle, fit construire un canal pour faire venir l’eau dans cette terre aride. Encore aujourd’hui, le territoire de l’AOP est dessiné par le passage de la Durance. Au total, 52.000 hectares classés, dont 14.000 de prairies irriguées, délimités au nord par la chaîne des Alpilles, à l’ouest par les marais et à l’est par les collines de Salon-de-Provence. Situées en zone périurbaine à Istres, les terres de Didier Tronc font partie de celles situées le plus au sud de l’appellation.

Didier Tronc, directeur du Comité du Foin de Crau.
Didier Tronc, directeur du Comité du Foin de Crau. - C. Delabroy / 20 Minutes

« Un hectare de prairie alimente en eau potable 200 habitants »

Depuis la construction du barrage de Serre-Ponçon dans les années 1950, l’eau passe par le canal usinier EDF. « Cette eau n’est pas contaminée par les pesticides, elle est de très bonne qualité », poursuit le directeur du Comité du foin de Crau, qui se sait par ailleurs attendu sur les questions écologiques. A l’image du maïs, la production est très gourmande en eau : la plante n’utilise au final que 20 % de l’arrosage. « L’irrigation de la Crau crée tout un écosystème, elle alimente à 70 % la nappe phréatique, fait valoir Didier Tronc. Ainsi, un hectare de prairie de foin de Crau alimente en eau potable 200 habitants de la région, et l’excédent d’eau va se jeter vers les marais, ce qui est un plus pour la biodiversité. » Des marais, qui plus est, tout proches du parc naturel régional de Camargue.