Un cargo pollue-t-il autant que l’ensemble des voitures françaises, comme l’affirme Jordan Bardella?

FAKE OFF Selon Jordan Bardella, un cargo de fret pollue autant que l'ensemble des voitures circulant en France

Alexis Orsini

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Un cargo maritime à Alger.
Un cargo maritime à Alger. — ALLILI MOURAD/SIPA/SIPA
  • Sur France Inter, mardi 21 mai, Jordan Bardella a affirmé qu'un « cargo maritime de fret pollue autant que l’intégralité du parc automobile français ».
  • Une affirmation déjà lancée par la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, il y a quelques mois.
  • Si le transport maritime international provoque bien une pollution au soufre, celle-ci est difficilement comparable avec celle des voitures - qui dégagent en outre beaucoup plus de gaz à effet de serre.

La voiture est-elle accusée à tort d'être le transport le plus polluant de la planète ? Pour Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national (RN) aux élections européennes, son impact est trop souvent pointé du doigt au détriment de la pollution maritime, qui serait bien pire.

« A partir du moment où vous avez 60.000 supertankers qui traversent toute la planète pour aller approvisionner et chercher des marchandises de très loin, c’est cela qui crée la pollution. Or aujourd’hui, un cargo maritime de fret pollue autant que l’intégralité du parc automobile français », a-t-il ainsi soutenu au micro de France Inter, le 21 mai. Il reprend ainsi un argument déjà avancé par Marine Le Pen en novembre dernier.

FAKE OFF

Une « affirmation qui mérite d’être nuancée » selon François Piccione, coordinateur du réseau Océans, mers et littoraux au sein de la fédération France Nature Environnement (FNE) : « On ne peut pas dire que la pollution d’un seul cargo correspond à l’ensemble du parc automobile français [qui s’élevait en 2017 à 32, 5 millions de véhicules, hors véhicules utilitaires légers et véhicules lourds, selon les données de l’Insee.] »  

Mais de quelle pollution parle la FNE? Principalement d'oxyde de soufre, présent comme le rappelle l’Organisation maritime internationale dans le fuel-oil lourd, le principal type d’hydrocarbures «de soute» utilisé par les navires. L'oxyde de soufre est à l’origine de problèmes respiratoires ou pulmonaires chez l’homme.

Or en matière d'oxyde de soufre, la voiture s'avère bien moins polluante que les cargos. « On estime que la part d’oxyde de soufre est de 0,01 % pour les voitures contre 3,5 % pour certains navires dans les eaux internationales », précise François Piccione pour donner une idée du différentiel entre les deux.

« Une lecture trop rapide d’une étude de 2009 »

Pour l’OMI, la comparaison de Jordan Bardella se base sur « une vieille statistique qui se réfère aux navires les plus polluants contre les véhicules les moins polluants. » Et plus précisément aux calculs réalisés par James Corbett, professeur à l'université du Delaware (Etats-Unis), qui avaient été largement repris dans la presse anglophone en 2009 sous la forme d'une affirmation « choc » : 16 cargos de marchandises pollueraient autant que toutes les voitures en circulation.

James Corbett a toutefois récemment rappelé la nature théorique de cette comparaison dans une interview avec la BBC : « On partait du principe que les navires en question recouraient au pire carburant existant et que les voitures utilisaient le carburant le plus propre au monde. Dans ce cas-là, on a pu établir qu’un navire utilisant le pire carburant émettait le même taux de soufre que 15 millions de voitures utilisant le meilleur. Comme, en 2009, il y avait 800 millions de voitures dans le monde, 16 cargos auraient représenté, dans ces conditions, l’équivalent de tous ces véhicules. »

Nelly Grassin, responsable Environnement chez Armateurs de France, l’organisation professionnelle des entreprises françaises de transport et de services maritimes, confirme : « Beaucoup de chiffres ont circulé dans les médias mais ils sont plutôt faux, car ils font une lecture trop rapide de cette étude, qui alertait sur les émissions d’oxyde de soufre par les bateaux, et pas de CO2. Or, on fait une confusion là-dessus, en se basant sur une étude vieille de dix ans alors que la situation a beaucoup évolué depuis [la teneur maximum de soufre des carburants est passée de 4,5 % avant 2012 à à 3,5 %]. Le transport maritime représente 3 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, très loin derrière les voitures, même si les navires utilisent bien un fuel lourd contenant du soufre », ajoute-t-elle.

Un constat partagé par François Piccione : « Au niveau des gaz à effet de serre, les émissions des transports maritimes sont bien moindres que celles des voitures. » S’il se félicite des nouveaux seuils adoptés par l’OMI, il avertit toutefois : « Le vrai enjeu, une fois la réglementation améliorée, c’est de bien s’assurer, dans les zones concernées, que l’on contrôle les bateaux et que les sanctions sont appliquées. En France, on a pu voir que c’était le cas récemment avec la condamnation du capitaine du navire Azura, alors qu’en Pologne, par exemple, les amendes sont beaucoup moins contraignantes. »