VIDEO. Comment les vignerons du Beaujolais et de la Vallée du Rhône font face aux aléas climatiques?

AGRICULTURE Dans le Beaujolais, 20 % du vignoble a souffert du gel. Les AOC du Nord de la Vallée du Rhône ont pour l’heure observé peu de dégâts dans les vignes

Elisa Frisullo

— 

Dans le Beaujolais. Lancer le diaporama
Dans le Beaujolais. — C. VILLEMAIN / 20 MINUTES
  • Dans le département du Rhône, les vignerons ont mis en place de nouveaux outils pour faire face aux aléas climatiques.
  • Après la menace du gel, qui n’a pas épargné le Beaujolais, le risque d’une sécheresse importante incite les vignerons à se questionner pour préserver leurs vignes à l’avenir.

Dans le Beaujolais comme dans la Vallée du Rhône, les vignerons ne lâchent pas le ciel des yeux et consultent plusieurs fois par jour les prévisions météo. « Nous faisons très attention aux Saints-de-Glace. Après le 13 mai, nous allons pouvoir commencer à nous détendre un peu », confie Philippe Guigual, directeur général de la célèbre maison E. Guigual, fondée en 1946 à Ampuis par son grand-père.

Cette croyance ancestrale selon laquelle une fois passées la Saint-Mamert (11 mai), Saint-Pancrace (12 mai) et la Saint-Servais (13 mai), les gelées printanières ne sont plus à craindre, est encore tenace dans les vignobles. « Jusqu’à présent, le gel a fait très peu de dégâts en côte-rotie », poursuit l’œnologue et vigneron, croisant les doigts pour que la météo préserve ses coteaux.

Dans le Beaujolais, les vignes ont été moins épargnées. « Nous avons eu une forte gelée en avril. Deux mille cinq cents hectares ont été touchés de manière assez importante. Soit environ 20 % du vignoble », souligne David Ratignier, vigneron et vice-président d’Inter-Beaujolais. Au nord, les vignes de chenas, fleury et moulin-à-vent situées en basse plaine, sont concernées. Au sud, dans la Vallée d’Azergues, où il y a une grosse production de chardonnay et de crémant de Bourgogne, la vigne a également souffert. « Les premiers bourgeons sont ceux qui donnent le plus de raisins. Il y en a peu sur le deuxième. Quand ça a gelé à 90 %, on sait que la quantité qui va sortir sera faible », ajoute le vigneron.

Des dispositifs anti-grêle

Pour l’heure, aucun épisode sérieux de grêle n’est venu abîmer les vignes. Pour limiter les dégâts, un système a été déployé sur tout le vignoble. « Cela consiste à injecter dans l’air des particules de iodure d’argent lorsque l’orage arrive pour diminuer la taille des grêlons », ajoute David Ratignier. L’an passé, ce dispositif n’a pas empêché les épisodes de grêle mais a nettement diminué les dégâts, selon Inter-Beaujolais.

Dans la vallée du Rhône septentrionale, des viticulteurs, arboriculteurs et maraîchers ont investi 200.000 euros en 2018, avec le soutien des collectivités, dans un dispositif anti-grêle innovant : le Skydetect, développé par la société Selerys. Ce système de radar couplé avec une modélisation météorologique alerte via les smartphones avant l’orage. Lorsque la menace est grande, les vignerons, formés, n’ont plus qu’à lâcher un ballon gonflé à l’hélium et chargé de sels de calcium. « Une fois dans le nuage, il se déclenche pour empêcher la formation des grêlons », explique Philippe Guigual. Des centaines de vignes des appellations côte-rôtie, condrieu, saint-joseph et hermitage bénéficient de ce système.

« Cela a très bien fonctionné l’an passé et nous n’avons pas eu de dégâts, ajoute-t-il. C’est un investissement, certes, mais cela reste modéré par rapport aux pertes engendrées par la grêle par le passé ». A ces aléas climatiques, de plus en plus fréquents ces dernières années, s’ajoute la menace de la sécheresse.

« Il manque 40 % de pluie »

« La vigne supporte mieux que d’autres cultures, mais la sécheresse est clairement une épée de Damoclès. Les pluies de printemps sont bénéfiques, mais on ne rattrapera pas le retard. Il manque 40 % de pluie. Si nous n’avons pas de réserves dans l’été, ça manquera de jus et de quantité », estime David Ratignier, convaincu que pour préserver les vignes à l’avenir, il faudra trancher des débats encore difficiles aujourd’hui.

« Les appellations d’origine contrôlée [AOC] dans le Beaujolais n’ont pas le droit d’être irriguées. Mais il faudra réfléchir à des systèmes de goutte-à-goutte, penser aux retenues d’eau collinaires. Cela fait des années que les vignerons l’évoquent sans être entendus », ajoute-t-il. « Le réchauffement climatique est un vrai problème pour les vins méridionaux », souligne le directeur général d’E.Guigual. En 2017, le château neuf du pape (Vaucluse), dans lequel la maison viticole a investi la même année en rachetant le domaine de Nalys, a beaucoup souffert.

« Il y a eu 60 % de perte sur le Château lié au manque d’eau et au mistral qui a beaucoup soufflé cette année-là. Cela a favorisé le mildiou [maladie] dans les vignes, détaille-t-il. Mais dans le nord de la Vallée du Rhône, les vins sont meilleurs depuis le réchauffement climatique », avoue-t-il, presque gêné de dresser ce constat. Il y a une trentaine d’années, lorsqu’il était gamin, les vendanges avaient lieu après l’équinoxe. « Entre fin septembre et début octobre, pendant ou après la pluie. Désormais, on passe dans les rangs avant l’équinoxe mi-septembre, avant les pluies. Les vins sont plus qualitatifs ».

Des adaptations à trouver pour résister

Pour autant, cet œnologue est lui aussi convaincu qu’il faudra anticiper les évolutions climatiques pour protéger les vignobles. « Il va falloir encore travailler sur la réglementation sur l’irrigation des AOC », estime-t-il. Dans le nord de la Vallée du Rhône, peu menacé aujourd’hui, il faudra peut-être un jour imaginer d’autres cépages.

« Dans le Sud, il y a treize cépages (grenache, clairette, bourboulenc…) Quand l’un souffre, les autres peuvent avoir résisté. Mais dans le nord, nous n’avons que le syrah, nous mettons tous nos œufs dans le même panier », estime le vigneron, conscient que l’adaptation au changement climatique dans les vignobles français ne fait que commencer.