«Un autre regard sur le climat»: «En faisant cette BD, j’ai dû faire une pause tant ce que j’apprenais me déprimait», raconte Emma

INTERVIEW Après la charge mentale, Emma revient cette semaine avec une nouvelle BD incisive, cette fois-ci sur les enjeux climatiques. La dessinatrice n’y va pas par quatre chemins, en appelant à sortir du capitalisme

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD
Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD — / Illustration @Emma /
  • Après avoir mis sur le tapis, en France, la notion de charge mentale, la dessinatrice Emma sort cette semaine une nouvelle BD. Cette fois-ci, elle s’est penchée sur les enjeux climatiques et les pistes pour initier la transition écologique.
  • Un sujet épineux sur lequel Emma admet être partie pratiquement de zéro. Alors pendant six mois, elle a lu, fait des entretiens, s’est plongée dans les rapports du GIEC et fait une pause, au milieu, tant ce qu’elle apprenait la déprimait.
  • Emma ressort de ce tunnel avec des convictions renforcées : gagner la bataille climatique nécessitera de sortir du capitalisme. « Il ne sert à rien de vouloir discuter avec les grandes entreprises », explique-elle. 20 Minutes l’a rencontrée.

Emma a déjà fait mouche une fois. C’était en 2017 avec sa BD Fallait demander (Massot Editions), qui a fait  connaître en France le concept de « charge mentale », ce travail de gestion, d’organisation et de planification de la vie d’un couple qui repose principalement sur la femme, même si le partage des tâches est égalitaire…

Depuis, Emma, informaticienne de profession, a continué d’alimenter son blog de dessins et de publier d’autres tomes de sa série de BD intitulée « Un autre regard ». Quitte à explorer de nouveaux enjeux de société. Ce jeudi est ainsi sorti Un autre regard sur le climat (Massot Editions toujours), dans lequel Emma part en guerre contre l’illusion des petits gestes et tire à boulets rouges sur le capitalisme. Un combat que la dessinatrice raconte à 20 Minutes.

Comment passe-t-on d’une BD sur la charge mentale à une BD sur le changement climatique ?

Je me suis engagée dans le féminisme en même temps que dans la lutte anticapitaliste. Avant même le premier tome d’Un autre regard, je tenais un blog que j’alimentais de mes premiers dessins, qui portaient sur mes premières manifestations contre la loi Travail. Longtemps, j’ai été une bonne élève du système. Je faisais ce qu’on attendait d’une bonne citoyenne, à commencer par le tri de mes emballages. Mais ces combats militants m’ont permis d’accéder, peu à peu, à ce que j’appelle cet « autre regard ». Des livres, des points de vue qui mettent en perspective les injonctions qu’on nous donne aujourd’hui. Je restitue ensuite ces découvertes en bandes dessinées pour les faire découvrir à ma communauté. Il devenait évident qu’il fallait que je fasse quelque chose sur le climat. Je n’en pouvais plus de voir ces campagnes de communication qui culpabilisent le « consommateur-pollueur », sans jamais questionner nos modes de productions ni les comportements des gros pollueurs.

Comment avez-vous travaillé pour cette nouvelle bande dessinée ?

Le climat est un sujet sur lequel j’avais à la base peu de connaissances, juste un instinct, un sentiment. Alors, j’ai demandé de la lecture à mes connaissances les plus calées sur le sujet. Je me suis retrouvée avec une dizaine de livres et 200 rapports et articles à lire en ligne. En octobre dernier, je m’y suis mise à plein de temps sur ce sujet-là. A la lecture, j’ai ajouté plusieurs entretiens avec des auteurs, comme Guillaume Pitron, journaliste spécialiste des matières premières et auteur de La Guerre des métaux raresou Daniel Tanuro, ingénieur agronome auteur de L’Impossible capitalisme vert.

Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD
Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD - / Illustration @Emma /

Lequel des sujets est le plus simple à traiter dans une BD caustique : la charge mentale ou le climat ?

La charge mentale, sans aucune hésitation. Quand je travaille sur les sujets féministes, je pars beaucoup de mon expérience ou de celles de mes proches. Quand je passe à l’écriture, c’est souvent fluide. Je peux écrire une BD en quelques jours. L’accouchement a été bien plus difficile pour Un autre regard sur le climat. Je ne pars pas de ressentis, mais de faits scientifiques. Plus que la collecte, c’est la phase de restitution qui est compliquée : comment faire comprendre ce que j’ai compris ? Quel angle tenir ? C’est d’autant plus difficile que pour ce sujet du climat, il faut aller à l’encontre d’idées préconçues largement répandues depuis longtemps. J’ai passé six mois sur ce livre, sachant que j’ai fait une pause, au milieu, tant les informations que je collectais me déprimaient.

Vous terminez cette BD plus inquiète que vous l’avez commencé ?

Oui, totalement. Il y a un décalage incroyable entre la gravité de la situation et le cynisme de nos décideurs. Au cours de l’écriture, en me penchant sur les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), je me suis rendu compte que je n’avais pas conscience que la trajectoire sur laquelle nous sommes est si inquiétante. Les scientifiques du GIEC ne sont pas de dangereux gauchistes, et pourtant leurs rapports sont sans appel : leurs prévisions n’annoncent peut-être pas la fin de l’humanité, mais au moins celle de la civilisation actuelle, telle que nous la connaissons.

Vous dites, dans cette BD, qu’on ne gagnera pas la bataille climatique sans mettre fin au capitalisme, et qu’il ne faut à votre avis même plus essayer de parler avec les grandes entreprises…

Il n’y a pas d’alternatives à mes yeux, en effet. Je ne dis pas que c’est un grand complot. Les capitalistes ne sont pas des méchants de film et, pour eux, détruire la planète et faire souffrir des humains n’est pas une fin en soi. Mais nous n’avons pas la même échelle de valeur. La plupart des gens « normaux » mettent l’humain tout en haut. Les grandes entreprises capitalistes ont pour objectif premier d’accumuler du capital, de faire du profit. Ceci souvent au détriment de l’intérêt général. Ces grandes entreprises figurent ainsi parmi les premiers pollueurs au monde. Je ne pense pas, par ailleurs, qu’on puisse engager la transition écologique – du moins à la bonne vitesse – avec ces mêmes entreprises, car elle nécessite de remettre en cause leurs modèles de production et implique, au départ, une phase de moindre profit. On en revient au constat de Pavan Sukhdev, économiste et banquier mandaté par l’ONU pour étudier l’éventualité d’une « économie verte », que je cite dans la BD : « Mes clients n’investissent qu’avec du profit et ça ne va pas changer ».

Avez-vous l’impression qu’on fait peser à outrance la responsabilité du changement climatique sur les épaules du consommateur ?

C’est le point de départ de cette BD. Je voulais casser cette illusion des « petits gestes » dont on nous assure que, si on les additionne, nous parviendrons à renverser la situation. Le gouvernement et les grandes entreprises communiquent beaucoup sur cette responsabilisation des individus. Et ces campagnes se concentrent d’ailleurs bien souvent sur des gestes à la marge. Les fameux écogestes. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire attention, mais ce n’est pas un levier d’action pour mener cette bataille du changement climatique. Ça ne changera rien. L’essentiel des enjeux porte sur nos modes de productions. On aura beau minuter nos douches, si, dans le même temps, des industries comme Coca-Cola continuent de consommer des dizaines de milliers de litres d’eau, ça ne changera rien [Coca-Cola indiquait en 2016 qu’il faut en moyenne 1,2 litre d’eau pour fabriquer 1 litre de boisson et que gérer l’eau de manière responsable est une priorité absolue, NDLR].

Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD
Dessin de l'illustratrice Emma, tiré de sa BD - / Illustration @Emma /

Si la somme de nos actions individuelles ne permet pas de changer le cours de choses et que vous ne croyez pas non plus à la volonté des gouvernements et entreprises, sur quoi misez-vous alors ?

Notre intelligence collective. Et je n’entends pas par là le « vote par le portefeuille » auquel appelle un bon nombre d’associations environnementales. A mes yeux, le boycott n’est pas une solution à la hauteur des enjeux. C’est bien pour pénaliser certaines marques par rapport à d’autres. Or, le problème est bien dans la façon même dont notre société fonctionne. Et on ne peut pas complètement arrêter de consommer. Je fonde davantage d’espoirs sur les actions collectives pour le climat qui voient le jour, un peu partout dans le monde, depuis l’été dernier. Les « grèves de l’école » pour le climat initiées par Greta Thunberg, ce que fait le  e collectif « Ende Gellande » en Allemagne contre les projets d’extension de mines de charbon, les actions de désobéissance civile d’ ANV-COP21… C’est un début, mais ces mouvements restent dans une vision réformiste, espérant faire changer les entreprises. C’est pour moi illusoire. Je crois plus en des mouvements comme celui des « gilets jaunes » actuellement en France.