VIDEO. Environnement: De l’orage aux micro-insectes, Boris Jollivet capte les sons de la nature

BIODIVERSITE Son job : audionaturaliste. Pour la science, le cinéma, des documentaires ou ses propres spectacles vivants, le Tourangeau Boris Jollivet capte la profusion de sons de la nature. De quoi le mettre aux premières loges de l’érosion de la biodiversité

Fabrice Pouliquen

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Boris Jollivet est audionaturaliste. Son job? Capter et restituer les sons de la nature. Lancer le diaporama
Boris Jollivet est audionaturaliste. Son job? Capter et restituer les sons de la nature. — F. Pouliquen / 20 Minutes
  • Alors que l’Ipbes, le « Giec de la biodiversité », se tient à Paris toute cette semaine et doit publier lundi prochain une évaluation mondiale de l’état de la biodiversité, 20 Minutes est parti à la rencontre de Boris Jollivet, premier témoin de cette érosion du vivant.
  • Le Tourangeau est audionaturaliste depuis vingt-cinq ans. Son job ? Capter les sons de la nature – de l’orage comme des micro-insectes - pour le cinéma, des documentaires et d’autres spectacles.
  • Boris Jollivet sait qu’il n’aura pas assez de toute une vie pour mettre toute la nature dans sa sonothèque. Il n’empêche, il n’en est pas moins inquiet de la perte du vivant qu’il constate à son échelle.

« Ce petit bruit-là, ce sont les alarmes des fauvettes à tête noire qui viennent autour de nous… Visiblement, on les intrigue. » Casque audio sur la tête et microphone parabolique tourné vers la cime des arbres, Boris Jollivet se montre incollable dans ce sous-bois pas facile à dénicher au Vieux-Joué, petit hameau dans la vallée de la Loire, à deux pas d’ Amboise.

Il a seulement un doute sur un chant qu’il hésite à attribuer au geai. « Ce petit oiseau n’est pas facile parce qu’il imite plein de sons », justifie-t-il. Mais pour le reste, sa voix ne trahit aucune hésitation. Ici « une sittelle torchepot », là « un pouillot véloce », là encore « une mésange charbonnière » ou bien un rouge-gorge

De l’orage aux micro-insectes

En même temps, c’est son boulot. Car Boris Jollivet est audionaturaliste, dénichant et enregistrant les sons de la nature pour le grand public. Ils sont trois ou quatre à vivre de ce métier en France, guère plus en Europe, évalue-t-il. Lui a épousé le métier comme une évidence. « Dès le collège, j’étais passionné par la nature, j’avais besoin d’aller sur le terrain, raconte-t-il. J’ai toujours dit que je voulais travailler dans l’environnement. » Alors, en terminale, Boris Jollivet a tout arrêté, s’est mis à écumer les petits boulots pendant deux ans avant de passer un coup de fil à Jean-Claude Roché, un pionnier de l’audionaturalisme, dont il collectionnait les « guides d’identification d’animaux » sur cassettes. « Je lui ai proposé mes services bénévolement et je suis parti quelques mois apprendre les ficelles du métier à ses côtés, avant de me lancer à mon tour », raconte Boris Jollivet.

C’était en 1993. Vingt-cinq ans plus tard, le Tourrangeau a dans sa sonothèque, compilée sur des disques durs dans son studio, des enregistrements sonores qu’il est bien incapable de dénombrer. « Plusieurs milliers, c’est certain, lance-t-il. Ça va de l’orage au bruit que fait un micro-insecte qui grignote. « Tout élément de la nature a une signature sonore, répète l’audionaturaliste. Rien que le bruit du vent dans les feuilles ne sera pas le même pour un chêne que pour un tremble. »

Boris Jollivet dans son studio au Vieux-Joué, hameau non loin d'Amboise dans la vallée de la Loire.
Boris Jollivet dans son studio au Vieux-Joué, hameau non loin d'Amboise dans la vallée de la Loire. - F. Pouliquen / 20 Minutes

« Patience » et « camouflage »

Ses signatures sonores nourrissent la bande-son de films (La Vallée des Loups, L'oiseau papillon...), de documentaires ou de ses « Cinémas pour l’oreille », des immersions sonores en pleine nature, en quadriphonie et les yeux bandés, qu’il propose au grand public sur des festivals où il est invité. « Depuis un an, je travaille aussi avec un chœur vocal de la région de Tours, autour d’un programme musical qui porte sur la Loire, indique encore Boris Jollivet. J’accompagne leurs chants polyphoniques de la Renaissance de sons du fleuve que j’ai captés. On a toute une série de concerts programmés. C’est ce que j’aime avec ce métier. Même après vingt-cinq ans, je vis de nouvelles expériences. »

Le reste du temps, quand il n’est pas en studio, Boris Jollivet est sur le terrain, en quête de nouveaux sons. La base du métier, où « patience » et « camouflage » sont les maîtres mots. « Il faut bivouaquer parfois dix jours en pleine nature, en bougeant le moins possible, pour capter un moment exceptionnel », raconte-t-il. Mais le jeu en vaut souvent la chandelle. Boris Jollivet n’en revient toujours pas des enregistrements d’une meute de loups qu’il a réussi à faire cet automne, dans les Alpes, pour La Marche des Loups, le prochain film de Jean-Michel Bertrand. Le mieux encore est de laisser Boris Jollivet raconter cette rencontre sonore :

Premier témoin de la perte de biodiversité

L’audionaturaliste en est aujourd’hui certain : il n’aura jamais assez de toute une vie pour mettre toute la nature dans sa sonothèque. « Même en me limitant au Vieux-Joué, je n’y arriverai pas », sourit-il. Cette profusion de sons ne lui fait pas pour autant oublier qu’il lui est parfois difficile, aujourd’hui, de faire son métier. Il parle déjà de ce bruit de fond quasi-permanent qu’engendrent nos activités. Même dans ce sous-bois à deux pas chez lui. L’autoroute A10 passe à 6 km, « mais en journée, suivant les vents, on entend le bruit des voitures au loin, raconte Boris Jollivet. Il n’y a guère plus qu’en montagne qu’on trouve aujourd’hui, en France, des zones acoustiques exceptionnelles. Mais même là, vous n’êtes pas à l’abri de tomber sur un avion. »

Cette rumeur permanente s’est amplifiée depuis 1993, remarque le Tourrangeau. Certes, les animaux finissent par s’y habituer, mais l’audionaturaliste y voit tout de même le signe de l’empiétement de l’homme sur la nature. Il est plus inquiet encore par l’érosion de la biodiversité, à propos de laquelle l’Ipbes, l’équivalent du Giec pour la biodiversité, s’apprête à publier une évaluation mondiale, lundi prochain à Paris. La première depuis quinze ans. De nombreux indicateurs sont dans le rouge, préviennent déjà les auteurs du rapport.

Aux premières loges, Boris Jollivet ne se dit pas surpris, tout comme il ne l’avait pas été par l’étude de biologistes allemands qui avait fait grand bruit en octobre 2017 en évaluant  la chute de 80 % des populations d’insectes en Europe en trente ans. « Dans nos campagnes, que ce soit pour le végétal, les insectes ou les amphibiens, les pertes de diversité sont flagrantes, observe Boris Jollivet. Or, c’est la base de l’alimentation de toute une faune qui se fait du coup plus rare. Par exemple, je vois moins souvent certaines fauvettes, la caille des blés, la pie grièche, l’ alouette des champs, le tarier. »

« S’interroger sur notre rapport à la nature »

Le Tourangeau pointe certaines pratiques agricoles comme premier responsable. Même ici, au Vieux-Joué. « On n’est pourtant pas dans une région de grandes plaines céréalières. Il n’empêche, en vingt-cinq ans, il y a moins de prairies, moins de parcelles non cultivées, toujours aussi peu de haies et des talus. Sans parler des herbicides, pesticides et fongicides qui sont répandus… » « Mais pointer l’agriculture est trop facile, reprend-il. A nous aussi de nous interroger sur ce qu’on mange, sur notre rapport à la nature. » Jouer les audionaturalistes en herbe peut aider. Il n’y a rien de plus facile, à écouter Boris Jollivet. « On s’assied, on ne fait plus de bruit, on ferme les yeux. Et on ouvre les oreilles… »