Rapport sur la biodiversité mondiale: «Comme pour le climat, beaucoup de choses ne vont pas dans la bonne direction»

INTERVIEW L’Ipbes, le «GIEC de la biodiversité», sera à Paris à compter de lundi et publiera un rapport sur l’état de la biodiversité mondiale. Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’Ipbes, explique les enjeux de ce rendez-vous à «20 Minutes»

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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L'Ipbes, l'équivalent du Giec mais sur la biodiversité, s'apprête à dévoiler à Paris le premir rapport depuis 2005 sur l'état mondial de la biodiversité et des services écosystémiques.
L'Ipbes, l'équivalent du Giec mais sur la biodiversité, s'apprête à dévoiler à Paris le premir rapport depuis 2005 sur l'état mondial de la biodiversité et des services écosystémiques. — THOMAS KIENZLE / AFP
  • L’Ipbes est l’équivalent du GIEC, mais sur les questions de biodiversité. Créé en 2012 par 94 gouvernements, ce groupe international de scientifiques tient sa septième assemblée plénière à Paris du 29 avril au 6 mai.
  • A cette occasion, l’Ipbes publiera un rapport sur l’état de la biodiversité mondiale et les services écosystémiques. Cette nouvelle évaluation, la première depuis 2005, est le fruit de trois ans de travail et de la collaboration de près de 500 chercheurs.
  • Ce rapport et son résumé pour les décideurs doivent être publiés le 6 mai. Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’Ipbes, prévient d’ores et déjà que ces travaux pointeront « beaucoup de choses qui ne vont pas dans le bon sens ».

Combien reste-t-il d’oiseaux sur Terre ? De poissons, de mammifères, de reptiles ? L’ Ipbes, plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, s’apprête à publier le premier rapport d’évaluation mondial sur la biodiversité et les services écosystémiques depuis 2005.

Un rendez-vous qui prévu à Paris, où ce groupe d’experts tient, à compter de ce dimanche au siège de l’Unesco, sa septième assemblée plénière. Pendant une semaine, des représentants de 130 gouvernements membres de l’Ipbes se pencheront sur ce rapport de 1.700 pages et son « résumé pour les décideurs ». L’objectif ? Imaginer de meilleurs politiques au cours de la décennie à venir pour endiguer l’érosion de la biodiversité.

En attendant d’en connaître les détails, le 6 mai prochain, Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’Ipbes, explique à 20 Minutes le contexte et les enjeux de cette nouvelle évaluation planétaire.

Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l'Ipbes, le Giec de la biodiversité.

On présente souvent l’Ipbes comme le « GIEC de la biodiversité »… Est-ce une bonne définition ?

C’est cela : certaines procédures ont été adaptées, mais dans les grandes lignes, l’Ipbes, créée en 2012 sous l’égide des Nations Unies, s’est inspiré largement du GIEC (Groupe international d’experts sur le climat). Dans les deux cas, il s’agit d’organes internationaux chargés par les gouvernements d’évaluer l’état du dérèglement climatique, pour le Giec, et de l’état de la biodiversité et des services écosystèmiques pour l’Ipbes. Notre secrétariat est composé d’une petite équipe d’une quinzaine de salariés et est installé à Bonn, où le gouvernement allemand nous accueille.

Pour mener à bien nos missions, nous faisons appel à des chercheurs volontaires en essayant de respecter un équilibre géographique, pour avoir des scientifiques de toutes les régions du monde. A eux ensuite d’évaluer l’état de la recherche sur notre thématique. C’est là notre travail : l’Ipbes ne produit pas de nouvelles connaissances scientifiques, mais synthétise de façon neutre et objective l’ensemble des connaissances existantes.

L’Ipbes a été lancée en 2012, soit vingt-quatre ans après le Giec (1988)… Comment expliquer une telle attente ?

Jusqu’à présent, l’érosion de la biodiversité est un sujet qui a eu plus de mal à être porté au plus haut niveau politique. Davantage en tout cas que la question du dérèglement climatique. Sans doute que le changement climatique est une menace plus palpable pour les gens. On en voit déjà les premiers impacts : c’est l’intensification des épisodes de fortes chaleurs ou de catastrophes naturelles. L’érosion de la biodiversité fait moins peur. Longtemps, même, quand on évoquait le sujet, c’était souvent à propos d’espèces exotiques : les éléphants, les girafes… Les gens se disent que c’est triste, mais ça s’arrête là. C’est l’un des messages clés que nous portons à l’Ipbes : mettre au même niveau les enjeux climatiques et de biodiversité, car les deux causes sont liées et aussi importantes l’une que l’autre.

Comment avez-vous travaillé pour cette nouvelle évaluation mondiale ?

C’est le fruit d’un travail de trois ans réalisé par 150 chercheurs sélectionnés par l’Ipbes sur nomination d’universités, de gouvernements, d’instituts de recherche, etc. Ils ont eux-mêmes été aidés par 350 autres chercheurs. Au total, 15.000 références scientifiques ont été analysées. Nous essayons aussi d’intégrer les savoirs autochtones et locaux, qui échappent souvent à la littérature scientifique. C’est l’une des spécificités de l’Ipbes : nouer le dialogue avec les populations indigènes et leur permettre d’accompagner les évaluations que nous faisons.

Ce rapport se veut l’évaluation la plus complète de l’état de la biodiversité mondiale et des services écosystémiques, autrement dit les services que rend la nature pour rendre la vie humaine sur Terre meilleure : l’eau, la pollinisation, l’amélioration de la qualité de l’air, le contrôle du climat, les forêts et océans jouant un rôle de puits de carbone [ils fixent une partie du carbone rejeté dans l’atmosphère par les humains]…

En mars 2018, l’Ipbes avait publié quatre rapports sur l’état de la biodiversité sur quatre grandes régions (Amérique, Afrique, Asie et Pacifique, Europe et Asie centrale) qui couvrent la totalité du globe. Qu’apportera donc en plus ce nouveau rapport ?

Il synthétisera ce qui est connu de ces quatre grandes régions, mais donnera aussi des comparaisons entre ces grands ensembles et identifiera les relations qu’entretiennent ces régions entre elles. Dans certains pays comme la France, il y a par exemple une prise de conscience de plus en plus marquée sur la nécessité de préserver les écosystèmes. Si bien que, dans certains cas, nous déplaçons nos impacts sur la biodiversité dans d’autres pays où la prise de conscience est moins importante à ce jour. C’est l’un de ces effets qu’évaluera notre nouveau rapport.

La dernière évaluation globale de la biodiversité mondiale date de 2005 et avait été réalisée à la demande du secrétaire générale des Nations Unis d’alors, Kofi Annan. Parlait-on déjà, à l’époque, d’une sixième extinction de masse en cours ?

Oui, elle était déjà évoquée. On pourrait reprendre presque mot à mot les conclusions de cette première évaluation. Déjà, en 2005, elle constatait qu’au cours des cinquante dernières années, l’homme a généré des modifications au niveau des écosystèmes de manière plus rapide et plus extensive que sur aucune autre période comparable dans l’histoire de l’humanité, en grande partie pour satisfaire une demande à croissance rapide en matière de nourriture, d’eau douce, de bois, de construction, d’énergie, etc. Et que ceci, déjà, avait eu pour conséquence une perte substantielle de la diversité biologique sur la Terre, dont une forte proportion de manière irréversible. Cette évaluation du millénaire de 2005 avait aussi, pour l’une des premières fois, mis en lumière les services que rend la nature à la vie humaine et comment celle-ci dépend des autres espèces. Elle constatait à l’époque que 60 % des services d’origine écosystémique étudiés étaient en cours de dégradation ou d’exploitation de manière non rationnelle.

Le rapport que nous officialiserons le lundi 6 mai permet de faire un nouvel état des lieux, quinze ans plus tard. Nous montrerons malheureusement que, comme pour le climat, beaucoup de choses ne vont pas dans la bonne direction. Je ne peux pas encore rentrer dans les détails, mais à deux ou trois exceptions près, la majorité des 20 « objectifs d’Aichi »* qu’en 2010 les pays membres de la Convention sur la biodiversité biologique (CDB) s’étaient fixés à atteindre pour 2020, afin de limiter l’érosion de la biodiversité, ne seront pas atteints.

Avons-nous les moyens d’enrayer cette perte de biodiversité ?

Oui. Par des mesures ciblées, on arrive à endiguer bien souvent ces phénomènes négatifs. Comme pour la lutte contre le dérèglement climatique, on sait ce qu’il faut faire. Il faut parfois juste se saisir véritablement de ces sujets, d’être conscient des enjeux. Il n’y aura d’ailleurs pas que du négatif dans ce rapport. Nous avons de nombreux exemples de populations d’animaux reparties à la hausse après que des mesures ciblées ont été prises. En mars 2018, dans les évaluations régionales, nous avions ainsi parlé du tigre de Sibérie, du léopard d’extrême-orient, du bison européen ou du lynx ibérique. Ces animaux restent menacés, mais leur population a pu repartir grâce à des mesures efficaces.

 

*Les « objectifs d’Aichi fixent notamment comme objectifs ceux de réduire au moins de moitié, ou lorsque c’est possible à près de zéro, le taux de perte d’habitats naturels, y compris les forêts. Il fixe également un objectif de sauvegarde de la biodiversité pour 17 % des zones terrestres et des eaux continentales et pour 10 % des zones marines et côtières.