Déchets nucléaires : Un débat public s’ouvre ce mercredi… Et on ne parlera pas que de Bure

ENERGIE Pour la première fois, la gestion globale des déchets nucléaires français fait l’objet d’une consultation publique de six mois. Les enjeux ? Bure, bien sûr, mais aussi la saturation des sites actuels d’entreposage et la définition même d’un déchet nucléaire

Fabrice Pouliquen

— 

Un fût métallique, renfermant des déchets nucléaires au centre de stockage FMA (faible et moyenne activité) de l'Andra, le 28 novembre 2005 à Soulaines-Dhuys (Aube).
Un fût métallique, renfermant des déchets nucléaires au centre de stockage FMA (faible et moyenne activité) de l'Andra, le 28 novembre 2005 à Soulaines-Dhuys (Aube). — OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP
  • L’été dernier, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) faisait état d’1,54 million de mètres cubes de déchets radioactifs existants sur le territoire. Comment les gérer ? C’est l’objet de la consultation publique qui s’ouvre ce mercredi, sachant que 22 rencontres-débats sont prévues jusqu’au 25 septembre.
     
  • Le projet Cigeo, à Bure, là où l’État veut enfouir sous terre ses déchets radioactifs les plus dangereux, sera bien sûr abordé. « Mais il y a plein d’autres problèmes qui viennent en amont et dont il faudra discuter », insiste Yannick Rousselet, de Greenpeace France.
     
  • En haut de la pile ? La question de la saturation des sites actuels d’entreposage et de stockage de nos déchets radioactifs. Mais les antinucléaires veulent aussi questionner la définition même d’un « déchet nucléaire ».

Le grand débat national tout juste fini, voilà que démarre une nouvelle consultation publique pour les Français. La thématique est bien plus ciblée cette fois-ci, mais les enjeux restent majeurs : on va en effet parler des déchets radioactifs tout au long de 22 rencontres-débats organisées partout en France, dès ce mercredi soir à 19h, à la Mutualité de Paris et jusqu’au 25 septembre.

Un débat qui intervient alors que l’été dernier, dans son inventaire, l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) faisait état d' 1,54 million de mètres cubes de déchets radioactifs présents sur le territoire national.

400 piscines olympiques de déchets radioactifs en France

Ces déchets sont générés principalement par l’industrie électronucléaire française, via ses 58 réacteurs en activité. Mais la recherche, la Défense, le secteur médical en produisent aussi. En tout, il y a de quoi remplir l’équivalent de 400 piscines olympiques, illustre l’Andra. Ces déchets radioactifs sont disséminés sur 950 sites en France.

« Cet inventaire est un premier outil, glisse Yannick Rousselet, porte-parole sur les sujets nucléaires pour Greenpeace France. Il est très bien fait, mais, d’une certaine façon, il ne s’occupe que de lister ce qu’il y a dans les placards. Le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs [PNGMDR] est l’étape qui suit. Autrement dit : que fait-on de ces déchets radioactifs ? »

Bure, loin d’être le seul enjeu

C’est ce PNGMDR qui va faire, pour la première fois, l’objet de la concertation publique à venir, comme l’oblige désormais la loi sur le dialogue environnemental. Forcément, le débat se penchera sur le projet Cigeo à Bure (Meuse). C’est là que l’État projette d’enfouir, à 500 mètres de profondeur, sous une couche d’argile, nos déchets nucléaires les plus dangereux. Les MA-VL (moyenne activité – vie longue) et HA-VL (haute activité – vie longue) qui proviennent quasi exclusivement du traitement des combustibles utilisés dans les centrales nucléaires. Ils ne représentent que 3 % des déchets recensés par l’Andra en France, mais sont à forte radioactivité, et ceci sur des centaines de milliers d’années.

Reste que les enjeux de ce débat national dépassent Bure, juge Yannick Rousselet. « Même si le projet de Cigéo se fait, on ne pourra pas y mettre les premiers déchets HA-VL et MA-VL avant 2075, rappelle-t-il. Il y a plein d’autres problèmes en amont. » En haut de la pile, figure ainsi la question de la saturation de plusieurs sites actuels d’entreposage [en attente d’une solution définitive] et/ou de stockage des déchets nucléaires.

Un risque de saturation des piscines ?

La situation est « globalement très tendue » sur les piscines de refroidissement, indiquait l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) dans un  rapport publié le 28 novembre dernier. C’est dans celles-ci que sont plongés durant plusieurs années les combustibles irradiés à la sortie des réacteurs. On compte des piscines au sein de nos 19 centrales nucléaires, première étape du refroidissement. S’y ajoutent celles de l’ usine de retraitement d’Ourano à La Hague (Manche), où les combustibles usés finissent par être acheminés pour être, pour la plupart, retraités sur place. L’IRSN évoque une saturation progressive de ces piscines. La quantité de combustibles qui y est plongé augmente d’une « petite centaine de tonnes » par an, car EDF envoie davantage de combustible à la Hague qu’Orano n’en retraite. A ce rythme, les piscines de la Hague pourraient être pleines au plus tard en 2030.

Ce n’est pas le seul site concerné. Dans l’Aube, le Centre industriel de regroupement d’entreposage et de stockage (Cires)  , qui accueille des déchets radioactifs de catégorie TFA (Très faible activité) – des bétons, des plastiques, des boues, de la ferraille provenant pour l’essentiel de la déconstruction des installations nucléaires- pourraient aussi arriver rapidement à saturation. « Dès 2025 », avançait l’Andra l’été dernier.

« Permettre de recycler les déchets de très faibles activités »

Que faire, alors ? « Pour les TFA, la réglementation française nous impose aujourd’hui de les mettre en stockage, bien qu’ils présentent une très faible radioactivité et que nous savons les recycler aujourd’hui, explique Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française de l’énergie nucléaire (Sfen), qui regroupe les professionnels du secteur. C’est ce qui est déjà fait en Allemagne, au Japon, en Suède. Nous demandons à pouvoir faire la même chose en France. »

Pour ce qui est des combustibles usés et des piscines de refroidissement, EDF cherche à se donner un peu plus d’air en travaillant actuellement sur la conception d’une nouvelle piscine de 5.000 tonnes et opérationnelle « autour de 2030 ».

Des solutions que repoussent les associations antinucléaires. « Le recyclage des TFA pose ensuite la question de la traçabilité de ces déchets, avec le risque qu’ils finissent par se retrouver dans des biens de consommation grand public », indique Charlotte Mijeon, porte-parole du Réseau Sortir du Nucléaire. Quant à concevoir de nouveaux sites de stockage, « cela ne fait que repousser le problème de l’entassement des déchets nucléaires en France, que devrait accélérer le démantèlement des premières centrales nucléaires », indique Yannick Rousselet.

« Compter la matière radioactive comme des déchets »

Il y a d’autant plus urgence que ces 1,54 million de mètres cubes recensés « ne sont qu’une partie des déchets radioactifs sur notre territoire » pour les antinucléaires. « A côté, il y a la matière radioactive, distinguée des déchets nucléaires parce que dite valorisable », explique Charlotte Mijeon. L’industrie nucléaire française considère aujourd’hui que 96 % des combustibles usés sont valorisables, et seuls 4 % sont des déchets ultimes. « En réalité, une fraction seulement (le plutonium, soit 1 % en volume) est aujourd’hui réutilisée pour produire du combustible MOX brûlé dans certains réacteurs, poursuit Charlotte Mijeon. Le reste de cette matière radioactive, appelé uranium de retraitement, est stocké. Elle est peut-être techniquement valorisable, mais dans les faits, cela n’a jamais été fait. » « Pour des raisons économiques, glisse Yannick Rousselet. C’était le pari des années 1970 : on pensait que le prix de l’uranium [principale matière première utilisée par l’industrie nucléaire] grimperait en flèche. Cela n’est jamais arrivé, si bien qu’il y a peu d’intérêt, encore aujourd’hui, à revaloriser le combustible usé. »

Greenpeace, comme le Réseau Sortir du nucléaire, demandent donc à stopper « cette mascarade » et à considérer enfin ces matières radioactives comme des déchets nucléaires comme les autres. Mais pour la Sfen, ce n’est pas le moment. « Le contexte est en train de changer, assure Valérie Faudon. Les progrès technologiques et ceux à venir, ajoutés à la prise de conscience environnementale, font qu’il va devenir de plus en plus intéressant de valoriser l’uranium de retraitement. » Valérie Faudon prédit ainsi des annonces en ce sens par l’industrie nucléaire française pendant la consultation publique. Voilà un autre enjeu fort de ces six mois de débat.