Déchets: Faut-il s’appuyer sur les pêcheurs pour collecter les plastiques en mer ?

POLLUTION L’Italie prépare un projet de loi qui permettrait de récompenser les pêcheurs qui ramèneraient à terre les plastiques ramassés dans leurs filets. L’idée n’est pas nouvelle, mais pas si simple à appliquer

Fabrice Pouliquen

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En 2016, l’exposition « La mer : destination finale » à la Villa Méditerranée de Marseille, sensibilisait le public à la problématique de la pollution marine (photo illustration).
En 2016, l’exposition « La mer : destination finale » à la Villa Méditerranée de Marseille, sensibilisait le public à la problématique de la pollution marine (photo illustration). — BORIS HORVAT / AFP
  • La découverte début avril, en Sardaigne, d’un cachalot mort, l’estomac rempli de plastique, a suscité l’émoi en Italie. Le pays prépare son plan « Sauver la mer », qui entend récompenser les pêcheurs qui ramèneraient à terre les déchets plastiques remontés dans leur filet.
  • L’idée n’est pas si nouvelle au sein de l’Union européenne, mais s’est toujours heurtée à une série d’obstacles. Est notamment pointé le manque de place sur les navires pour stocker les détritus et d’infrastructures dans les ports pour les accueillir.
  • Avant de privilégier un système de récompenses, « il faudrait d’abord veiller à créer des filières économiques complètes axées sur la valorisation des déchets marins », plaide Ludovic Frère Escoffier, de WWF France. Des initiatives en ce sens émergent.

Des filets et des lignes de pêche enchevêtrés, des assiettes et sacs de course en plastique, le flacon vide d’un produit détergent… Au total, ce sont 22 kg de déchets plastique qui ont été découverts dans le ventre d’un cachalot mort – une femelle enceinte – échoué sur une plage de Porto Cervo, au nord de la Sardaigne, début avril.

Cette découverte allonge un peu plus encore la liste des carcasses de mammifères marins retrouvés les entrailles lestées de déchets en tout genre. Mi-mars, une baleine avec 40 kg de plastiques dans l’estomac s’était ainsi échouée sur les côtes philippines, morte de faim faute d’avoir pu se nourrir normalement.

« Sauver la mer », le projet de loi italien

A Porto Cervo, les vétérinaires et scientifiques s’affairent toujours pour déterminer la cause exacte du décès de ce cachalot. Mais ces 22 kg de plastiques ont d’ores et déjà suscité l’émoi en Italie et poussé le ministre de l’environnement, Sergio Costa, à promettre de nouvelles mesures pour endiguer la pollution plastique en mer Méditerranée.

Le plan d’action s’appelle « Sauver la mer », un projet de loi actuellement discuté au parlement. L’idée : s’appuyer sur les chalutiers italiens en leur permettant de ramener à terre les déchets plastiques ramassés en remontant les filets.

« Permettre » car, à ce jour, les pêcheurs italiens étaient obligés de les rejeter à la mer, afin de ne pas être épinglés pour transport illicite de déchets, puis de devoir ensuite payer pour leur élimination, a précisé le ministre. « Sauver la mer » veut donc remplacer cette législation en un dispositif qui, au contraire, encouragera les pêcheurs, par des récompenses, à ramener le plastique collecté en mer. Sergio Costa ne parle pas de récompenses financières mais de « certifications écologiques qui seront accordées par son ministère aux pêcheurs vertueux » et « visibles de tous les citoyens ».

« Rien n’incite les pêcheurs, bien au contraire »

Le projet de loi pourrait être adopté dès cet été et donner des idées aux pays voisins. En France, notamment, où les pêcheurs ne ramènent pas au port les déchets ramassés dans leurs filets. « Certains le font, indique tout de même Caroline Ton, en charge des questions autour du plastique au Comité national des pêches (CNPMEM). Mais comme en Italie, rien ne les y incite aujourd’hui. C’est même le contraire. Les pêcheurs professionnels qui souhaitent ramener les déchets plastiques doivent ensuite assumer la responsabilité financière de leur traitement. Le principe du pollueur-payeur s’applique, bien que ces bateaux ne génèrent pas cette pollution et ne font que la récolter. »

Pour le WWF France, faire sauter ce verrou juridique serait un levier intéressant pour lutter contre la pollution plastique. En particulier en Méditerranée, « la mer la plus polluée au monde, avec une concentration en microplastique quatre fois plus élevée que dans le « vortex de déchets » du Pacifique Nord », indiquait l’ONG dans un rapport datant du 8 juin dernier.

Faire des pêcheurs des vigies de l’environnement ?

Les pêcheurs n’éradiqueront pas à eux seuls ce fléau. Ils ne pourront même rien contre les microplastiques qui passent entre les mailles de leurs filets. « En revanche, ils pourraient sortir de la mer des quantités non négligeables de gros déchets, avant justement qu’ils ne se décomposent en microparticules, estime Ludovic Frère Escoffier, responsable océans à WWF France. Dans certaines zones – les estuaires en particulier –, ces déchets peuvent remplir jusqu’à un tiers des filets. »

Les pêcheurs sont les premiers impactés par cette pollution, qui réduit les ressources en poissons et abîment les navires. Toujours en juin 2018, WWF chiffrait le préjudice à 61,7 millions d’euros par an pour la flotte de pêche de l’UE en Méditerranée. « Dans ce contexte, les pêcheurs pourraient devenir des vigies de l’environnement, reprend Ludovic Frère Escoffier. Ils ne se contenteraient pas seulement de prélever la ressource halieutique, mais participeraient aussi à faire connaître le milieu – en embarquant des touristes par exemple – et à le protéger, en ramenant à terre les déchets ramassés dans les filets. »

Peu de place sur les bateaux, pas d’infrastructures dans les ports

Concernant cette idée de récompenser les pêcheurs pour collecter les déchets, Caroline Ton (CNPMEM) émet toutefois un bémol. « Il ne faudrait pas faire des chalutiers les éboueurs de la mer, lance-t-elle. Notre cœur de métier doit rester la pêche de ressources marines. » Surtout, elle pointe un ensemble d’obstacles techniques à résoudre avant de se pencher sur un système de récompenses. « Sur un bateau de pêche, tout est déjà millimétré pour optimiser au maximum l’espace disponible, rappelle-t-elle. Il sera difficile de faire une place pour stocker les déchets ramassés. Ceux-ci peuvent aussi potentiellement entrer en contact, sur le navire, avec des produits agroalimentaires soumis à des normes hygiéniques strictes. »

Tout n’est pas prêt non plus dans les ports pour accueillir ces déchets marins. Un point que souligne tant Caroline Ton que Ludovic Frère Escoffier, et le biologiste marin Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Expédition. « Cette idée avait déjà été poussée par l’Union européenne, indique-t-il. Mais cela avait fait un flop parce qu’il n’y avait rien dans les ports prévus pour gérer ces déchets. »

Des vêtements haut de gamme à partir de déchets marins

Ce serait finalement la priorité : faire émerger de vraies filières économiques autour de la valorisation des déchets marins. « L’idéal serait même que ce soit celles-ci qui rémunèrent les pêcheurs pour la collecte des plastiques plutôt que l’État ou l’Union européenne via des subventions », estime Ludovic Frère Escoffier.

Des initiatives locales ont déjà éclos ces dernières années, notamment sur la valorisation des filets et lignes de pêche parmi les déchets que l’on retrouve régulièrement en mer. Romain Troublé cite les marques Ecoalf, en Espagne, et Econyl, en Italie, qui transforment les déchets marins en vêtements et accessoires de mode. Via du haut de gamme même, avec des prix grimpant jusqu’à près de 400 euros pour les plus belles pièces de la marque. La France n’est pas en reste, assure Caroline Ton, qui liste plusieurs projets du pourtour méditerranéen. Comme Reseaclons, lancé il y a un an tout juste par l’Institut marin du Seaquarium, et qui met à contribution la quinzaine de chalutiers du port du Grau du Roi (Gard) et de sa région. Cette fois-ci, l’idée n’est pas de faire du textile à partir des détritus plastiques récupérés en mer… mais des petits pots qui peuvent servir à de multiples usages. Pot à crayons, poubelle de table, cache-pot de fleurs… Entre avril et septembre 2018, pas moins de 550 kg de déchets marins ont ainsi été valorisés.