Il manque 10.000 bergers d’ici à 2029 pour combler les départs à la retraite

AGRICULTURE Dans les dix ans, 50 % des actuels bergers devraient partir à la retraite, obligeant la filière ovine française à trouver 10.000 nouveaux éleveurs. Pour convaincre, la profession ne peut pas promettre des salaires mirobolants, mais un métier qui fait sens

Fabrice Pouliquen

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Marion Chomel, éleveuse de brebis dans le Pays Basque.
Marion Chomel, éleveuse de brebis dans le Pays Basque. — /Photo Denis Bibbal / Artgrafik
  • Touchée par une crise économique depuis de nombreuses années, la filière ovine française relève peu à peu la tête, mais doit aujourd’hui faire face à un nouveau défi de taille : le départ en retraite, d’ici à dix ans, de 50 % des actuels bergers.
  • Pour y remédier, la filière a lancé Inn’ovin, un programme de redynamisation de la profession. L’objectif ? Dénicher 1.000 nouveaux éleveurs par an.
  • Innov’in ne peut promettre de hauts salaires, mais peut s’appuyer sur bien d’autres arguments. Comme en témoignent Marion Chomel et Damien Fraysse, deux jeunes éleveurs.

« Il ne faut pas faire berger pour gagner des mille et des cents », lance Marion Chomel sans détour. Cela n’a pas empêché cette Bretonne de 27 ans d’épouser le métier, après avoir multiplié les vacances, petite, sur l’exploitation de son oncle et de sa tante à Hasparren, dans le Pays Basque.

Son bac, puis son diplôme d’ingénieure agricole en poche, elle est, depuis 2016, à la tête d’un élevage de 350 brebis, en association avec sa tante, qui lui a proposé à terme de reprendre la ferme. « Des manechs têtes rousses, ajoute-t-elle au sujet de ses brebis. Une race basque dont le lait est utilisé pour faire l’ossau-iraty, un fromage AOP (appellation d’origine protégée) plusieurs fois primé au niveau mondial. »

« Pas besoin de partir en vacances »

D’un côté, Marion Chomel parvient à se dégager l’équivalent d’un smic par mois. « Ce qui me permet de vivre tout à fait correctement à Hasparren », précise-t-elle, mais qui reste peu au regard du temps qu’elle consacre à son troupeau. De l’autre, elle exerce un métier qui fait sens à ses yeux et lui permet de mener la vie au grand air, « au point de ne pas ressentir le besoin de partir en vacances ». Pas question de se reconvertir, donc.

Marion Chomel est l’un des jeunes visages que veut mettre en avant la filière ovine française via Inn'ovin, un programme lancé pour faire face à la question du renouvellement des générations au sein des élevages. Au total, 10.000 bergers sont à dénicher d’ici à 2029.

La plupart des filières agricoles doivent aujourd’hui en passer par ces plans de séductions. « Mais quand les autres ont élaboré les leurs il y a deux ou trois ans seulement, nous nous creusons la tête depuis près de quinze ans pour attirer les jeunes générations », glisse Patrick Soury, éleveur ovin en Charente et secrétaire général de la Fédération nationale ovine (FNO).

Après la crise des reconversions, celle des départs à la retraite

C’est que la crise économique a touché les bergers bien avant les autres. Tant les éleveurs de brebis allaitantes [production de viande d’agneaux] que de brebis laitières. « Nous avons longtemps été les oubliés des aides financières de a PAC [Politique agricole commune], explique Patrick Soury. Dans le même temps, dès les années 1990, nous avons souffert de l’arrivée en France de viandes d’agneaux d’origine étrangère, qui ont fait chuter les prix. » Résultat : « bon nombre d’élevages ovins se sont réorientés sur d’autres productions, se spécialisant dans l’élevage bovin ou les grandes cultures », poursuit-il.

Le nombre d’exploitations ovines « professionnelles » approche aujourd’hui les 20.300, contre 35.000 au début des années 2000. La filière ovine dit avoir stoppé cette première hémorragie, notamment via la mise en œuvre d’une démarche qualité sur l’agneau français (Label Rouge, AOP…), permettant de le valoriser économiquement. Mais après les reconversions pointe une deuxième menace ces dernières années : le départ en retraite de toute une génération de bergers. Un immense bataillon même. D’ici à dix ans, plus de 50 % des éleveurs ovins vont en effet partir à la retraite, évalue la filière. Et les 10.000 bergers à recruter d’ici à 2029 permettraient d’assurer ce renouvellement des générations. « On en est très loin, s’inquiète Patrick Soury. Seule une exploitation sur trois est aujourd’hui reprise. »

Un enjeu environnemental ?

L’enjeu n’est pas seulement de voir disparaître en France un métier vieux de 10.000 ans. Une grande majorité des élevages ovins est aujourd’hui située dans des territoires ruraux souvent très reculés, où ils participent au maintien de l’emploi. Selon le groupe d’Intérêt scientifique (GIS) « Elevages demain », la filière ovine génère ainsi 16.000 emplois indirects [chiffre 2015].

Damien Fraysse, éleveur de brebis dans le Lot.
Damien Fraysse, éleveur de brebis dans le Lot. - / Photo Pascal Andrin

Aux préoccupations économiques, Damien Fraysse, 30 ans, berger à Escampssur, une exploitation aux mains de sa famille depuis neuf générations, s’ajoutent les problématiques environnementales et touristiques. Son exploitation maintient 90 hectares de prairies, puits précieux de carbone. « Et l’été, lorsque l’herbe devient trop sèche, nos brebis se nourrissent dans les sous-bois, contribuant à entretenir des espaces où plus personnes ne va. On maintient ainsi nos paysages », raconte l’éleveur, autre figure de proue du programme Inn’ovin. C’est un rôle sur lequel insiste Guillaume Lebaudy, chercheur associé à l ’Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec). « On l’ignore souvent en se promenant dans les alpages, mais ces prairies de hautes montagnes sont un paysage culturel créé et entretenu par des siècles de pastoralisme et qui offre aujourd’hui une riche biodiversité. »

Toucher le grand public

Alors, comment assurer le passage de témoin ? Patrick Soury dit avoir gagné une première bataille en réintroduisant le métier de berger dans l’enseignement agricole. « La filière y est mieux valorisée qu’autrefois, estime-t-il. Reste à toucher le grand public, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas issus du monde agricole ou qui n’ont pas eu une vocation spontanée pour le métier de berger ». Un gros enjeu pour la filière : 78 % des jeunes bergers ont exercé un autre métier, en lien ou non avec l’agriculture, avant de s’installer, selon une étude de 2017 de la FNO.

C’est peut-être parce que le métier de berger est l’une des portes d’entrée les plus faciles du monde agricole. « Celle en tout cas qui nécessite le moins de capital pour se lancer et qui permet un retour sur investissement rapide », vante Patrick Soury. Le secrétaire de la FNO ne tombe pas pour autant dans l’angélisme. « On ne s’improvise pas berger. La gestion d’un troupeau est un métier technique qui nécessite de se former au préalable », insiste-t-il.

Mais cette technicité est aussi l’un des atouts du métier. « Les nouvelles technologies — l’informatique notamment — l’ont rendu moins pénible physiquement et un peu moins prenant aussi, dépeint Damien Fraysse. Et puis, les pratiques se réinventent constamment, à chaque génération son agriculture. » « L’approche environnementale du métier n’est plus la même, abonde Marion Chomel. Il y a par exemple une plus grande attention apportée à la valorisation des pâturages, pour avoir l’impact environnemental le plus bas possible. C’est un autre défi motivant à relever. »

Des marges de progression

Un autre défi serait de rebooster la consommation d’agneaux français. Patrick Soury imagine donc de nouvelles pistes à développer : « du haché d’agneau ou des émincés pour faire du wok, des rôtis d’agneaux pour une ou deux personnes… Des choses simples adaptées à nos nouveaux modes de consommations. » Surtout, six agneaux sur dix consommés en France proviennent aujourd’hui de l’étranger. « Là-dessus, on peut mieux faire », conclut le secrétaire national de la FNO.

 

Petit lexique: 

Eleveur de brebis: personne qui s'occupe d'un troupeau de brebis, prend les décisions sur la conduite de son troupeau et choisit son système d'élevage. L'éleveur est également gestionnaire de sa ferme. 

Berger: chargé de guider et prendre soin des troupeaux de brebis dans les prairies ou les zones montagneuses, et lors des transhumances. Plus généralement, le terme désigne une personne qui s'occupe des brebis (soin, alimentation...).