Moins consommer d'électricité, la principale solution pour fermer sereinement nos centrales à charbon?

ENERGIE Comment sécuriser l’approvisionnement électrique français si les capacités de production françaises diminuent ? RTE, le gestionnaire du réseau électrique, s’est penchée sur la question à la demande du gouvernement. Le rapport a été remis cette semaine.

Fabrice Pouliquen

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RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, propose plusieurs leviers d'action pour garantir la sécurité de l'approvisionnement électrique de la France même en diminuant notre capacité de production.
RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, propose plusieurs leviers d'action pour garantir la sécurité de l'approvisionnement électrique de la France même en diminuant notre capacité de production. — JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
  • RTE, gestionnaire du réseau électrique français, a remis au gouvernement son rapport sur la sécurité de l’approvisionnement français si Fessenheim (nucléaire) et les dernières centrales à charbon ferme sans, dans le même temps, de nouveaux moyens de production.
  • Ce rapport a été remis mercredi et évoque trois leviers d’action, dont le premier porte sur une meilleure maîtrise de notre consommation d’énergie. Pour y parvenir, RTE propose la généralisation d’un outil comme EcoWatt.
  • Le rapport pose aussi la question de l’avenir de la centrale à charbon de Cordemais (Loire-Atlantique), l’une des quatre encore en activité en France. Faut-il y maintenir une capacité de production ? Dans le charbon ou plutôt dans le bois-énergie ?

A priori, il n’y a pas de souci à se faire. La fermeture des quatre dernières centrales à charbon françaises et des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin), que l’actuel gouvernement veut concrétiser d’ici à 2022, ne devraient pas impacter la sécurité d’approvisionnement en électricité de la France.

Le parc électrique français perdrait pourtant près de cinq gigawatts de puissance installée*, évalue RTE (Réseau de transport d’électricité), le gestionnaire du réseau d’électricité français. Mais dans le même temps doivent ouvrir d’autres moyens de productions permettant de combler ce manque :  l’EPR de Flamanville (Manche), de 1.650 mégawatts à lui seul, la centrale à gaz de Landivisiau (Finistère), de 600 mégawatts, ainsi que de nouvelles interconnexions avec les pays voisins, dont Eleclink avec le Royaume-Uni, ou encore le développement des énergies renouvelables.

Le scénario du pire

Mais supposons des décalages significatifs dans la mise en service de ces nouveaux moyens de production. « Le scénario n’est pas si improbable, glisse Thierry Salomon, porte-parole de NégaWatt, association d’experts sur les questions énergétiques. Même si l’EPR de Flamanville est opérationnelle en 2022, on reste sur une nouvelle technologie de réacteur nucléaire. Le démarrage pourrait être difficile et marqué par des arrêts temporaires successifs. »

En janvier dernier, François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, a demandé à RTE de plancher sur ce scénario du pire. Le rapport a été remis au gouvernement ce mercredi. Il admet que « si ces hypothèses venaient à se réaliser, le critère de sécurité d’approvisionnement pourrait ne plus être respecté en 2022 ». Sauf à actionner des leviers d’actions.

La généralisation d’EcoWatt dans les tuyaux ?

Le premier porte sur une meilleure maîtrise de la consommation d’énergie des Français. Pour se faire, le gestionnaire du réseau d’électricité propose de généraliser l’outil Ecowatt, qui permet aux consommateurs qui le souhaitent de recevoir, par SMS ou email, des alertes en cas de pics de consommation dans leur région. Ces messages s’accompagnent d’invitations à modérer leur consommation via des écogestes. Exemple : « programmer le lancement d’une machine à laver en dehors des pics de consommation, illustre RTE. C’est-à-dire en évitant les tranches 8h-10h et 18h-20h. » Cela passe aussi par mettre son ordinateur en mode « veille » lorsque l’on s’absente, même pour une courte pause, à déconnecter son téléphone de son chargeur lorsqu’il est chargé, à baisser le chauffage en partant le soir, à cuisiner en couvrant les poêles et les casseroles pour éviter les pertes de chaleur…, liste le site Internet d’Ecowatt.

EcoWatt existe déjà en Bretagne et en Provence-Alpes-Côtes-d’Azur (PACA) et compte à ce jour 100.000 abonnés. Il a été mis en place en 2012 dans ces deux régions, qualifiées de péninsules électriques, car leur production propre d’électricité est très inférieure à leur consommation.

Mis bout à bout, ces petits écogestes peuvent devenir significatifs, assure RTE. « Les alertes Ecowatt avaient permis de baisser de 3 % la consommation d’électricité en Bretagne en février 2012 », lors d’une vive vague de froid, y précise-t-on. D’après les calculs du gestionnaire du réseau électrique, si un quart des foyers français utilisait EcoWatt, cela permettrait d’économiser 500 mégawatts, l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville comme Bordeaux.

« On rompt avec cette idée que plus on consomme, mieux on se porte »

RTE ne mise pas seulement sur cet outil pour assurer la sécurité d’approvisionnement de la France dans ce scénario du pire. Toujours dans le volet « maîtrise de la consommation », il préconise également la réduction des consommations « superflues » en période de pointe dans le secteur tertiaire. Le rapport souligne des gisements d’économie d’énergie importants sur l’éclairage des bâtiments, des panneaux publicitaires, des vitrines et devantures de magasins…

Une autre piste est d’optimiser le positionnement dans le calendrier des visites décennales, ces réexamens périodiques de sûreté auxquels doivent se plier les 58 réacteurs du parc français, et qui occasionnent alors des arrêts de production. L’idée serait de limiter au mieux ces visites décennales durant les hivers.

Jusque-là, Thierry Salomon (NégaWatt), comme Anne Bringault, coordinatrice « Transition énergétique » au sein de l’association Cler et du RAC (Réseau Action Climat) , approuvent pleinement les leviers d’actions proposés par RTE. « Le rapport met l’accent sur les économies d’électricité et la gestion de nos consommations. Des actions que nous poussons depuis des années et sur lesquelles la France n’a, à ce jour, quasiment rien fait », note Anne Bringault. « Ce rapport le montre, on rompt peu à peu avec cette idée, longtemps tenace en France, que plus on consomme de l’électricité, mieux on se porte, et que cette croissance-là est nécessaire », ajoute Thierry Salomon.

L’épineuse question de Cordemais

Il y a toutefois un « mais ». Toujours dans ce scénario du pire, RTE prévoit que ces deux premiers leviers ne suffisent pour conserver un niveau de sécurité d’approvisionnement proche de celui d’aujourd’hui. En complément, le rapport propose de maintenir des capacités de production d’électricité sur le site de Cordemais (Loire-Atlantique), l’une des quatre dernières centrales à charbon que la France souhaite fermer. Il s’agirait soit d’y maintenir une production d’électricité à partir de charbon, soit de convertir le site en une centrale biomasse, l’une des pistes de reconversion poussées par EDF. C’est le projet Ecocombust , qui consisterait à produire de l’électricité à partir de la combustion de bois.

Les ONG environnementales craignent un « Gardanne bis », du nom de cette centrale à biomasse (Bouches-du-Rhone) régulièrement dépeinte comme « un contresens écologique ». Notamment parce que seule une partie du bois est fournie « localement » [dans un rayon de 250 km], le reste provenant d’Espagne ou du Brésil. « Et même si, à Cordemais, EDF assure que la ressource utilisée sera des déchets de bois- déchets d’ameublement notamment -, il se pose toujours la question des rejets dans l’air de particules de pollution qu’implique la combustion du bois. »

Pour Anne Bringault, il y a bien mieux à faire que le projet Ecocombust, tant pour trouver un nouvel avenir au site de Cordemais que pour garantir la sécurité d’approvisionnement en électricité de la France. « En mettant un peu plus l’accent encore sur la maîtrise de notre consommation d’électricité », estime-t-elle. A ce titre, le RAC demande notamment au gouvernement d’accélérer son programme de rénovation des logements, en particulier l’isolation des passoires énergétiques.

 

*En France métropolitaine, le parc des installations de production d’électricité atteint 130 GW.