Quel rôle peut jouer la forêt dans la transition écologique française?

ENVIRONNEMENT La forêt métropolitaine a doublé de surface en deux cents ans, pour s’étendre aujourd’hui sur un tiers de l’Hexagone. Mais sa gestion actuelle met-elle toutes ses capacités au service de la transition écologique ? C’est la question que se pose cette semaine la Fabrique écologique

Fabrice Pouliquen

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La forêt de Berce dans le département de la Sarthe.
La forêt de Berce dans le département de la Sarthe. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Le think tank La Fabrique écologique, spécialisé sur les questions environnementales, a sorti ce mardi une note sur le rôle de la forêt française dans la transition écologique.
  • On parle de 17 millions de m2 de forêts en métropole, qui absorbent chaque année 70 millions de tonnes de C02, soit 15 % des émissions nationales. Elles fournissent également du bois, permettant de sortir des énergies fossiles.
  • Il n’empêche, la forêt française est une « belle au bois dormant » pour la Fabrique écologique. Sous-exploitée, voire parfois mal exploitée. La note fait trois propositions pour en améliorer la gestion.

Autant, à l’échelle mondiale, la forêt régresse, « en particulier en zone tropicale, où elle est l’objet de pression énorme », souligne Hervé Le Bouler, responsable des questions climatiques à France Nature environnement (FNE). Autant, en France métropolitaine, elle progresse. « Au point même d’avoir doublé de surface en 200 ans et de continuer à croître de 100.000 hectares par an, reprend Hervé Le Bouler. Elle s’étend aujourd’hui sur 17 millions d’hectares, soit un tiers du territoire métropolitain. »

La note publiée ce mardi par  La Fabrique écologique, think-tank spécialisé sur les questions d’environnement, sur le rôle que pourrait jouer la forêt dans la transition écologique en France, commence par cette mise au point. « Elle était nécessaire, car peu de Français ont une conscience claire de cette progression rapide », estime Hervé Le Bouler, qui a présidé le groupe de travail composé d’ingénieurs forestiers, de responsables d’ONG et de représentants de l’industrie forestière.

70 millions de tonnes de C02 captées par nos forêts chaque année

Cette perception faussée est, pour le groupe de travail, « un des indicateurs parmi d’autres de l’éloignement d’une majorité de Français des réalités de la forêt ». La donne semble être en passe de changer. Hervé Le Bouler le mesure notamment par le succès rencontré par La vie secrète des arbres, le livre de l’ingénieur forestier et écrivain allemand Peter Wohlleben, paru en 2015 et écoulé à 250.000 exemplaires en France. « Surtout, ces dernières années, les alertes de scientifiques sur la gravité de la crise climatique et celle de la biodiversité ont fait prendre conscience que la forêt pouvait être un atout de taille pour les combattre et les limiter », indique Hervé Le Bouler.

Deuxième puits de carbone derrière les océans, les forêts captent le C02 présent dans l’air. Et pas qu’un peu. Les 17 millions d’hectares de forêts en France métropolitaine permettent ainsi d’absorber 70 millions tonnes de C02 chaque année, évalue l’Office national des forêts (ONF). Soit 15 % des 466,1 millions de tonnes émises en 2017. La forêt, via la production de bois, est par ailleurs l’un des leviers pour sortir les civilisations actuelles des énergies fossiles et participe ainsi à la transition écologique. « Enfin, ces forêts sont aussi un important réservoir de biodiversité, ajoute Hervé Le Bouler. Près de 50 % de la biodiversité totale française se trouve dans les forêts métropolitaines. »

« La belle au bois dormant »

La note de la Fabrique écologique ne se contente pas de jeter des fleurs à la forêt française. Elle en pointe aussi les faiblesses, la qualifiant de « belle au bois dormant », sous ou mal exploitée actuellement. « Elle pourrait capter bien plus de C02. De l’ordre de 20 à 25 % de nos émissions actuelles », estime Hervé Le Bouler. Ce dernier pointe notamment les contradictions qui affectent les professionnels forestiers. « On leur demande de devenir des acteurs majeurs de la transition écologique alors qu’ils font face, dans le même temps, à une crise durable de la filière économique forêt-bois, qui impacte leurs revenus et réduit leur marge de manœuvre. »

La Fabrique écologique n’en rappelle pas moins la nécessité de mettre fin aux mauvaises pratiques forestières. Celles que met en lumière notamment le réalisateur François-Xavier Drouet dans le documentaire Le temps des forêts, sorti en septembre 2018. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides… « Seule une petite partie de la forêt française est gérée ainsi, il n’empêche, ces pratiques sont problématiques », juge Hervé Le Bouler.

Parfois de mauvaises pratiques, parfois une absence totale de gestion

Sur le volet des engrais et pesticides, l’ONF a déclaré le 2 octobre dernier qu’elle se passerait, à compter de cette date, du glyphosate dans la gestion des forêts à sa charge. Une majorité de la filière bois serait aujourd’hui pour une sortie totale des pesticides. La Fabrique écologique veut aller plus loin. C’est la première de ses trois propositions : privilégier des solutions fondées sur la nature elle-même. « Cela passe notamment par varier les essences d’arbres dans les plantations, et mettre fin aux monocultures que nous avons pu le faire par le passé, glisse Hervé Le Bouler. C’est l’erreur faite en Europe à travers tout le massif alpin avec l’ épicéa commun, excellent bois de charpente, auquel on a essayé d’appliquer des méthodes de productions intensives en faisant de vastes plantations monospécifiques. Cela n’avait rien de naturel et nous en payons les pots cassés aujourd’hui. Ces épicéas communs sont rongés par des scolytes, un insecte dont le réchauffement climatique a accéléré la reproduction. En mettant tous nos œufs dans le même panier, nous avons accéléré cette crise et nous nous retrouvons aujourd’hui avec des millions de m² de bois perdus. Les pertes financières sont colossales. »

La deuxième proposition poussée par la Fabrique écologique porte sur une spécificité de la forêt française : l’absence à peu près totale de gestion dans près de 40 % de sa surface. « Seul un quart seulement de nos forêts appartiennent à des propriétaires publics, rappelle la note. Le reste appartient donc à des propriétaires privés et est constitué essentiellement de partielles de petites dimensions - moins de 20 hectares. « C’est l’ancienne forêt de la civilisation paysanne qui s’est effondrée au siècle dernier, du fait de l’exode rural ou du changement de mode de vie de ceux qui en vivaient », raconte Hervé Le Bouler. Non seulement ces forêts non gérées ne génèrent pas de valeurs économiques, mais elles sont aussi davantage menacées et ne rendent pas tous les services qu’elles pourraient rendre dans le cadre de la transition écologique. La note demande ainsi à rendre obligatoire des schémas opérationnels de gestion collective pour les petites propriétés.

« Investir 3 à 4 milliards d’euros chaque année »

Enfin, vient la question de l’argent, comme souvent le nerf de la guerre. La Fabrique écologique demande un investissement annuel de 3 à 4 milliards d’euros dans la forêt, pour en assurer une gestion plus durable. « Contre les 800 millions d’euros de crédits publics qui lui sont aujourd’hui alloués, évalue Hervé Le Bouler. Soit pas grand-chose au regard des services écologiques qu’elle rend. »