Arbres remarquables: Des colosses bien souvent choyés mais sans protection juridique

PATRIMOINE Ils sont très vieux, parfois immenses, ou ont marqué l’Histoire de France. Un documentaire, en salles ce mercredi, propose un tour de France de ces arbres dits « remarquables ». Pour les faire connaître et rappeler la nécessité de les protéger

Fabrice Pouliquen

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Le Sophora du château de Montry en Seine-et-Marne, l'un des 500 arbres remarquables labellisés par l'association A.R.B.R.E.S.
Le Sophora du château de Montry en Seine-et-Marne, l'un des 500 arbres remarquables labellisés par l'association A.R.B.R.E.S. — Jean-Pierre Duval/Museo Films
  • Ce mercredi sort « Arbres remarquables : un patrimoine à protéger », un documentaire porté par l’association A.R.B.R.E.S qui, depuis l’an 2000, parcourt la France pour les répertorier
  • 500 arbres remarquables sont aujourd’hui labellisés et « "il y en a tant d’autres à découvrir », estime Georges Ferterman, le responsable de l'association. Certains sont millénaires, d’autres ont des dimensions hors norme ou une destinée incroyable.
  • La plupart sont choyés, tels de véritables stars locales. Mais leur protection juridique reste très faible. La renforcer est l’un des objectifs visés par le documentaire, qui sera projeté jeudi à l’Assemblée nationale.

Le Sophora du château de Montry, en Seine-et-Marne. Lui n’en impose pas par sa taille – 10 mètres tout au plus -, mais par son histoire, vieille de 200 ans, et son abnégation à survivre. Il aurait dû mourir dans les années 1930, après être tombé au sol. Mais, à terre, il a formé de nouvelles racines pour repartir de plus belle. Voilà qu’il s’étale aujourd’hui sur 1.000 m² et est devenu le totem des élèves en difficulté sociale qu’accueille aujourd’hui le château, devenu Établissement pour l’insertion dans l’emploi.

Georges Feterman vous dira que c’est ça, un arbre remarquable. Ils sont très vieux ou très gros, ont poussé là où on ne les attendait pas, ont marqué l’Histoire de France ou ont été l’objet de légendes. Certains ont même toutes ces caractéristiques à la fois, « mais ils ont tous au moins pour point commun d’être des arbres coups de cœur, qui ne vous laissent pas indifférent », définit le président de l’association A.R.B.R.E.S (Arbres remarquables : bilan, recherche, études et sauvegarde).

500 arbres remarquables… et encore d’autres à découvrir

Cinquante de ces individus sont à voir dans le documentaire « Les Arbres remarquables : un patrimoine à protéger », que dévoilent ce mercredi A.R.B.R.E.S et la maison d’édition Museo*. De l ’olivier de de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), planté il y a 2.000 ans, au Châtaigner de Zonza (Corse-du-Sud) et ses 14 mètres de circonférence, en passant par les chênes de Bégard (Côtes d’Armor), semés au sommet d’un pigeonnier, sans doute par un geai malicieux.

« Cinquante parce que nous ne pouvions pas tous les présenter », confie Caroline Breton, co-réalisatrice de ce documentaire. Au total, l’association de Georges Feterman a labellisé 500 arbres remarquables à ce jour en métropole et en outre-mer. « Nous avons commencé en l’an 2000 et j’étais loin d’imaginer qu’on y serait encore en 2019, sourit ce professeur de sciences naturelles aujourd’hui à la retraite. On nous en signale tous les jours de nouveaux. Il s’agissait d’un chêne vert en bord de Loire dans la région d’Angers le week-end dernier. Un colosse, sûrement très vieux, qui avait jusque-là échappé à nos radars, car situé sur une propriété privée. »

Mieux protégés qu’il y a 50 ans ?

Cela donne une idée de la course-contre-la-montre dans laquelle s’est lancée A.R.B.R.E.S. Sa hantise ? Qu’un de ces arbres remarquables soit couché par terre parce qu’on ignorait son histoire ou parce que celle-ci ne pesait pas suffisamment lourd face à un projet immobilier ou face à la colère d’un voisin gêné par des branches empiétant sur son terrain. « La grande majorité des 500 arbres remarquables labellisés sont aujourd’hui très bien protégés, tempère Georges Feterman. Bien mieux même qu’il y a 50 ans, lorsqu’il y avait moins de scrupules à abattre un arbre devenu trop vieux pour être productif. »

Mieux, certains de ces arbres sont devenus des fiertés locales et des atouts touristiques non négligeables. Comme le pistachier lentisque de Ghisonaccia (Corse-du-Sud), « qui attire 70.000 visiteurs par an », indique Caroline Robin. Ou le chêne d’Allouville (Seine-Maritime), décrit comme le plus vieux de France. Il s’est creusé de l’intérieur au fil des siècles, permettant d’y loger deux chapelles. Jusqu’à 60.000 visiteurs viennent le contempler chaque année. Ceux-là, pas de doute, ils sont chouchoutés. Pour le chêne d’Allouville, on est allé jusqu’à construire un squelette en inox, à l’intérieur, pour le maintenir.

« Une protection juridique quasi inexistante »

Mais il y a aussi des contre-exemples. « Le plus marquant est celui des platanes de Gien (Loiret), indique Georges Feterman. Une centaine d’arbres alignés le long de la Loire et en bordure de quai, plantés en 1834 pour les plus anciens. » Le 12 octobre 2017, la municipalité en a fait abattre 30 au petit matin, première étape d’un projet de réhabilitation du centre-ville qui prévoyait d’en enlever 60 au motif qu’ils étaient mal en point. Un diagnostic contesté par une partie des habitants, qui ont déposé un recours en justice pour suspendre les abattages. Ils ont obtenu gain de cause une première fois auprès du juge des référés du tribunal d’Orléans, en avril dernier, puis devant le Conseil d’État le 20 juillet, ce dernier estimant infondées les raisons sanitaires avancées par le maire pour justifier l’abattage.

Pour A.R.B.R.E.S, cette affaire rappelle la nécessité de renforcer en urgence la protection juridique des arbres remarquables en France, « quasi inexistante aujourd’hui », regrette Georges Feterman. Valérie Cabanes, juriste internationale, membre du directoire de l’Alliance mondiale pour les droits de la nature, note toute de même quelques exceptions. « Lorsque, par exemple, un arbre est sur une propriété reconnue pour sa dimension culturelle et que cet arbre est reconnu comme faisant partie intégrante de cette commission, illustre-t-elle. Un autre cas est lorsqu’une commune inscrit un arbre remarquable à son plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI). Cela permet au moins de mettre à l’abri l’arbre d’un abattage sans concertation de la population. »

Mais il y a peu d’arbres aujourd’hui à bénéficier de ces protections. « A ma connaissance, il n’y a jamais eu non plus de sanctions prises contre un élu qui aurait abattu un arbre même inscrit au PLUI, poursuit Valérie Cabanes. Surtout, même dans ces rares cas de protections juridiques, l’arbre reste considéré comme un bien. »

Le débat sur la reconnaissance des droits de l’arbre en ligne de mire

C’est là que réside l’autre objectif de ce documentaire. Car au-delà de les faire découvrir, il s’agit d’ouvrir la voie à une meilleure protection juridique de ces arbres remarquables. Le film sera ainsi présenté ce jeudi à l’Assemblée nationale, une projection suivie d’un colloque le lendemain, au cours duquel A.R.B.R.E.S et Museo présenteront leur déclaration des droits de l’arbre. « Nous souhaitons que les députés s’en emparent et la convertissent en un projet de loi, expose Georges Feterman. Nous visons au minimum l’inscription des arbres remarquables au patrimoine national, mais notre grand espoir est que cette future loi reconnaisse aux arbres en général leur statut d’être vivant, qu’on ne peut pas déplacer comme bon nous semble. »

L’association de Georges Feterman espère voir sa requête aboutir dans un délai d’un an. « La reconnaissance d’un statut officiel pour les arbres remarquables devrait aller très vite, estime Valérie Cabanes. En revanche, obtenir que les arbres soient considérés comme des personnalités juridiques à part entière, qui peuvent être défendues par voie de représentation, comme une entreprise aujourd’hui, sera plus long à obtenir. » Valérie Cabanes en sait quelque chose, elle qui tente de pousser en France ce sujet des droits de la nature. « Cette déclaration des droits de l’arbre permettra d’ouvrir une nouvelle brèche, espère-t-elle. La semaine dernière déjà, une proposition de loi portant sur la reconnaissance du crime d'écocide (la destruction d'un écosystème) a été déposé au Sénat. »

 

*Le film sera projeté dans une centaine de villes, dans le cadre de ciné-débat. La liste des projetctions, régulièrmeent mises à jour, est à découvrir ici.