Un raz-de-marée de SUV… au grand dam de l’environnement?

AUTOMOBILE Le salon de l’automobile de Genève 2019 consacre un peu plus encore le succès des SUV, ces nouveaux véhicules volumineux, hauts sur pattes, qui tirent vers le haut le poids moyen des véhicules vendus sur le marché. Au détriment de la baisse des émissions de CO2?

Fabrice Pouliquen

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Un SUV de la marque Jaguar au Salon international de l’automobile de Genève en 2017.
Un SUV de la marque Jaguar au Salon international de l’automobile de Genève en 2017. — Emmanuel Joffet/SIPA
  • Peu répandus il y a dix ans, les SUV représentent aujourd’hui un tiers des ventes de véhicules neufs en Europe et 36 % même en France. Un succès confirmé encore cette année au salon international de l’automobile de Genève, qui se tient jusqu’à dimanche.
  • Pourtant, d’un point de vue écologique, ces SUV sont souvent présentés comme un contresens : plus volumineux, plus lourds, ils consomment en effet plus de carburant et donc émettent plus de CO2.
  • Pour la première fois depuis dix ans, malgré l’amélioration de la performance énergétique des moteurs, la moyenne des émissions de CO2 des véhicules neufs en 2017 a été supérieure à celle de 2016. La faute au SUV ?

Et de trois pour les Sport utile vehicule (SUV). Pour la troisième année consécutive, cette catégorie de voitures vient de remporter le titre de voiture européenne de l’année décerné en marge du Salon international de l’automobile de Genève qui se tient jusqu’à ce dimanche. Après la 3008 de Peugeot, la XC40 de Volvo, c’est Jaguar qui rafle la mise cette fois-ci avec la I-Space, SUV 100 % électrique, « capable de passer de 0 à 100 km/h en 4,8 secondes, », vante le constructeur britannique. Ceci malgré ses dimensions imposantes : 4,68 mètres de long, 1,895 de large et un poids de 2,2 tonnes.

C’est tout le principe de ces SUV : des voitures hautes sur pattes et volumineuses. « A quelques détails près, ce sont des 4x4, mais puisque le terme était connoté négativement, les constructeurs en ont changé le nom », raille Mathieu Chassignet, ingénieur spécialisé sur les questions de mobilités durables, sujets sur lequel il écrit dans un blog hébergé par Alternatives économiques.

Plus d’un véhicule vendu sur trois aujourd’hui

Le dépoussiérage marche. Très bien même. Aux Etats-Unis, plus d’un véhicule vendu sur deux est aujourd’hui un SUV. Tout comme en Suisse, où l'on songe même à élargir les routes pour s’adapter à ces voitures extra-larges. La France n’y est pas encore, mais les ventes de SUV progressent chaque année depuis une dizaine d’années. « Le segment est passé d’une part de marché de 9,3 % en 2010 à 36,3 % », indique Laure de Servigny, porte-parole du Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA). Le SUV 3008 s’est placé l’an dernier sur la troisième marche des véhicules les plus vendus en France, expliquant en grande partie cet essor. Un succès qui inquiète Mathieu Chassignet tout autant que Transport & Environment, une organisation européenne d’une cinquantaine d’ONG actives dans le domaine du transport et de l’environnement.

Ces SUV utilisent pourtant les mêmes technologies que les berlines, le segment de voitures quatre places de taille moyenne encore dominant aujourd’hui. « Mais ils sont plus lourds, précise Florent Grelier, ingénieur mobilité à Transport & Environment. Sur les modèles mis sur le marché en 2016, il y avait entre 100 et 300 kg d’écart entre un SUV et une berline équivalente. »

Plus lourd, plus volumineux… et donc plus émetteurs de C02

Or, plus un véhicule est lourd et volumineux, plus il consommera de carburant et plus il émettra de CO2 dans l’air. Cette performance est encore plus dégradée si le véhicule est peu aérodynamique, un autre point noir des SUV. « Au final, ces écarts ne sont pas négligeables, reprend Florent Grelier. Les SUV mis sur le marché en Europe en 2017 émettaient en moyenne 130 g de CO2 par kilomètre selon les données compilées par l’ICCT, ONG américaine. Pour les berlines, la moyenne était comprise entre 105 g par kilomètre (pour un véhicule type Clio) à 121 g (pour un véhicule type Laguna). »

Mais faut-il comparer SUV et berline ? Pas pour Pierre Chasseray, délégué général de 40 millions d’automobilistes. « Le SUV n’a pas tant remplacé les berlines, estime-t-il. La Clio, petite berline par excellence, reste ainsi le véhicule le plus vendu en France. En revanche, la majorité des foyers continuent d’avoir deux véhicules au profil bien distinct : la petite citadine pour aller au travail et le véhicule familial pour partir en vacances, visiter la famille etc. Autrefois, ce deuxième véhicule était le monospace. Aujourd’hui, il a été totalement supplanté par le SUV, plus moderne, plus malléable mais aussi bien plus performant sur sa consommation d’énergie et donc au bilan carbone moindre. »

Tout le monde s’accorde, en effet, sur la chute des ventes de monospaces. Mais pour Mathieu Chassignet, l’essor des SUV s’est aussi fait au détriment des berlines « dont les ventes sont passées de 61 % en 2010 à 49 % l’an dernier ». « Et il suffit de constater le nombre croissant de SUV que l’on croise dans les villes aujourd’hui pour en conclure que ces véhicules sont aussi utilisés sur des trajets du quotidien et pas seulement pour partir en vacances », ajoute Florent Grelier.

La norme demain ?

Rien ne semble freiner cette mode du SUV. Le salon de Genève l’atteste avec la présentation de nombreux nouveaux modèles. Il y en a pour tous les goûts désormais. Des low-cost, des modèles urbains (plus compactes), des SUV sportifs, des modèles de luxe… « Pour les constructeurs, le SUV est une poule aux œufs d’or, observe Mathieu Chassignet. Tous s’y sont mis et consacrent une large part de leur budget publicité à promouvoir ces véhicules, présentés comme des symboles de modernité et de virilité. »

Le risque alors, pour les deux ingénieurs mobilités, est que les SUV s’imposent sur le marché, au point que des véhicules qui nous semblent imposants aujourd’hui deviennent la norme demain. Le magazine spécialisé L’Argus publie chaque année le portrait-robot de la voiture neuve des Français à partir des ventes sur le territoire. En 2017 (dernière année connue), cette voiture moyenne affichait 117 chevaux (contre 116 en 2016), pesait 1.262 kg (+1 kg), et mesurait 4,24 m de long (+1cm) pour 1,79 m de large (+1 cm encore). « C’est tout le paradoxe, reprend Mathieu Chassignet. Les progrès réalisés dans la conception des matériaux auraient logiquement dû faire baisser le poids moyen de nos voitures. Or celui-ci stagne depuis dix ans. La largeur moyenne, elle, ne cesse d’augmenter. Elle était de 1,60 m en 1980. Même tendance pour la puissance : elle était de 100 chevaux en 2008. »

Les émissions moyennes des voitures en hausse en 2017

Une course à la démesure qui aurait fini par stopper la tendance à la baisse des émissions de CO2 de nos véhicules ? Pour la première fois depuis dix ans, malgré l’amélioration de la performance énergétique des moteurs, la moyenne des émissions de CO2 des véhicules neufs en 2017 a été supérieure à celle de l’année précédente : 111 grammes de CO2/km contre 109 un an plus tôt. Et on est encore loin de l’objectif fixé en 2014 par le Parlement européen aux constructeurs automobiles d’atteindre un niveau d’émissions moyennes de CO2 de 95g/km pour 2020.

Pierre Chasseray invite tout de même à ne pas tout mettre sur le dos des SUV. « Le redémarrage à la hausse des émissions est essentiellement dû à la dédiésilation du parc automobile français encouragé par les pouvoirs publics, clame-t-il. La baisse d’achat de voitures diesel se fait au profit des véhicules essence qui, s’ils émettent peut-être moins de particules fines, rejettent 20 % de plus de dioxyde carbone. »

Des SUV 100 % électriques… la clé du problème ?

Le délégué général de 40 millions d’automobilistes reste convaincu que les émissions moyennes de CO2 de nos véhicules vont repartir à la baisse, même si les SUV poursuivent leur essor. Ils misent notamment sur le développement des véhicules hybrides rechargeables, ces véhicules hybrides électriques dont les batteries peuvent être chargées par branchement à une source d’énergie extérieure, et des véhicules 100 % électriques. « Deux technologiques sur lesquelles de nombreux nouveaux modèles de SUV sont présentés en ce moment au salon de Genève », rappelle Laure de Servigny.

Cela ne change en rien la donne pour Florent Grelier. « Même 100 % électrique, le SUV, parce que plus lourd et volumineux, consommera toujours plus d’énergie et nécessitera pour sa fabrication de mobiliser plus de matières premières qu’une voiture berline, glisse-t-il. Tout cela a impact écologique. »