Agriculture: Les élevages «bio» en route aussi vers l’industrialisation?

AGRICULTURE C’est le signal d’alarme tiré par la Fédération nationale de l’agriculture biologique, inquiète par la taille atteinte par des élevages bio de poules pondeuses. Et rien dans le nouveau règlement européen en cours d’élaboration ne vient contrecarrer cette tendance

Fabrice Pouliquen

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Des poulets labelisés AB (Agriculture Biologique, ou
Des poulets labelisés AB (Agriculture Biologique, ou — JEAN-PIERRE MULLER / AFP
  • La Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) observe l’apparition en Europe d’élevages de poules pondeuses de très grande taille. Un phénomène qui gagne la France et qu’elle juge incompatible avec les fondements de l’agriculture biologique.
  • Le nouveau règlement européen sur l’agriculture biologique, qui entrera en vigueur en 2021, était l’occasion de limiter la taille de ces élevages « bios ». Mais le texte, encore en discussion, n’en prend pas le sens. Voire régresse sur ce point aux yeux de la Fnab.
  • Et ce n’est pas la seule menace qui pèse aujourd’hui sur l’agriculture biologique française. La guerre des prix au sein de la grande distribution sur ce marché pourrait pousser aussi aux dérives.

Cages interdites, accès au plein air obligatoire, au moins 50 % du sol sans caillebotis et paillés, des aliments produits le plus possible à la ferme, pas de traitements à base d’hormones sauf dans le cadre d’un traitement vétérinaire individuel… Vouloir être estampillé « agriculture biologique » nécessite pour les éleveurs de se plier à un cahier des charges européen strict, en particulier sur les questions du lien au sol et du respect du bien-être animal.

Mais pour ce qui est de limiter la taille des exploitations bio et barrer la route à leur industrialisation, ce « règlement bio européen a de grosses lacunes », pointe la Fnab (Fédération national d’agriculture biologique). Que ce soit l’actuel règlement, ou le futur texte discuté depuis quatre ans et qui entrera en vigueur à partir de 2021. La fédération ne manquera pas de le dire lors du Salon de l’agriculture qui ouvre ce samedi à Paris.

Des garde-fous pour certains types d’élevages…

« Le problème ne se pose pas pour toutes les filières, précise d’emblée Fiona Marty, chargée des affaires européennes de la Fnab. Pour les élevages de ruminants –bovins, caprins, ovins, équins…– l’actuel règlement impose, pour les animaux, un accès à des surfaces précises de pâturages, en extérieur donc, ce qui limite de facto la taille des exploitations. Pour la volaille de chair (élevée pour la viande), il stipule aussi que les exploitations ne peuvent avoir au maximum que 1.600 m² de bâtiments et que chaque bâtiment ne doit pas faire plus de 480 m². C’est un peu tiré par les cheveux, mais là encore, cela permet de limiter la taille des agrandissements. »

Au contraire, les contraintes sont moins explicites ou plus facilement contournables pour les élevages bio de porcs et de poules pondeuses (élevées pour leurs oeufs). « Il y a tout de même moins de risques de voir apparaître en Europe des fermes porcines bios démesurées, estime Etienne Gangneron, vice-président de la FNSEA, premier syndicat agricole, en charge de l’agriculture biologique. Le cahier des charges est complexe à tenir, encore plus si on dispose d’un grand nombre de bêtes. »

Un vrai risque de dérive pour les poules pondeuses…

Un point que lui accorde Fiona Marty. En revanche, pour les élevages de poules pondeuses, le risque est réel et se matérialise même déjà. La Fnab constate ainsi des élevages estampillés « agriculture biologique » démesurés en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark. Certains calibrés pour 100.000 animaux. Des chiffres qui n’ont rien à envier aux fermes conventionnelles. La France, jusque-là relativement épargnée, n’échappe plus au phénomène. « Ces dernières années, nous avons vu apparaître des élevages de plus de 15.000 poules pondeuses biologiques, rapporte Fiona Marty. Ils ne représentent encore que 2 % des exploitations, mais déjà 20 % du cheptel. »

Or, pour la Fnab tout comme Etienne Gangneron ou Charles Pernin, délégué général de Synabio, syndicat national des entreprises bios*, ces tailles d’exploitation ne sont pas compatibles ni avec les fondements de l’agriculture bio, ni avec l’idée que les consommateurs s’en font. « Ces poules sont censées avoir un accès au plein air, mais, bien souvent, ces grandes fermes contournent ce point de règlement en rognant le plus possible sur les espaces extérieurs ou ne modifiant leur physionomie, reprend Fiona Marty. Ces exploitations restent peut-être dans les clous du réglement mais leurs poules ne prennent plus beaucoup l'air… »

Un nouveau règlement qui loupe le coche ?

La Fnab voulait alors profiter de l’élaboration d’une nouvelle version des règles européennes sur l’agriculture biologique pour en augmenter les standards. Elle proposait notamment de limiter la taille des élevages bio européens à 9.000 poules pondeuses. Ce nouveau règlement, qui doit entrer en vigueur en 2021, est toujours l’objet de discussions. Mais celles-ci touchent à leur fin et la Fnab n’a toujours pas été entendue. « Pire, glisse Fiona Marty, le futur texte ne limiterait plus les tailles de bâtiments des élevages de volaille de chair. » Ce qui pourrait donner le départ à l’industrialisation de cette filière.

Charles Pernin assure pour autant que la partie n’est pas finie, même si l’idée d’instaurer une limite dans la taille des élevages n’est pas retenue. « Il est possible de jouer sur d’autres paramètres du règlement pour éviter cette course à l’agrandissement des élevages bio de volailles et poules pondeuses, juge-t-il. En augmentant par exemple la part obligatoire d’aliments produits sur la ferme dans la ration des animaux ou en précisant les règles d’accès au plein air des animaux. »

C’est une autre voie possible, confirme Fiona Marty, mais plus périlleuse tant les textes réglementaires européens peuvent être sujets aux interprétations. « Des critères existent déjà sur l’alimentation des animaux, illustre-t-elle. Il faut que 20 % de celle-ci proviennent de la région et 30 % dans le futur texte. » Reste à définir le terme « région ». Est-ce territoire national ? Toute l’Europe ? L’équivalent de nos régions administratives ou des Länder allemands ? « Chaque Etat membres à sa définition », explique Fiona Marty.

La guerre des prix sur le bio, l’autre menace…

Étienne Gangneron invite alors à ne pas trop se faire d’illusions sur la capacité des Etats membres à arriver un jour à un règlement européen suffisamment précis pour barrer la route à l’industrialisation des élevages bios. « Cela fait quatre ans que le texte est en discussion et, pour l’instant, ce règlement échoue sur tous les grands dossiers qu’il devait régler, fustige-t-il. Autant celui de la taille des exploitations, que celui de l’harmonisation des contrôles, ou de la conformité des importations hors-UE [que les aliments bios importés en Europe soient produits selon les mêmes règles imposées aux agriculteurs biologiques européens]. »

Cet échec qui se profile est d’autant plus dommageable pour Etienne Gangneron que l’agriculture biologique est aujourd’hui sujette à une deuxième menace. « Celle de la guerre des prix à laquelle se livrent les enseignes de grande distribution sur les produits bios, en y cumulant les promotions, précise-t-il. Le litre de lait bio est aujourd’hui proposé par des enseignes à 0,87 centime le litre. Soit moins cher que le lait conventionnel. Je ne vois pas comment de tels prix sont possibles en respectant le cahier des charges de l’agriculture bio. » Charles Pernin aussi s’en inquiète : « cette pression peut engendrer des dérives et une industrialisation de la filière. »

 

*Les transformateurs de ces produits bio et les enseignes de grande distribution spécialisées comme La Vie claire, C’Bio etc.