Pourquoi des ours polaires se sont-ils installés dans un village russe?

ANIMAUX Un archipel arctique russe a décrété samedi l’état d’urgence face à l'« invasion » de dizaines d’ours polaires agressifs, des animaux affectés par le réchauffement climatique et la fonte des glaces

Laure Cometti

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Un ours polaire et son petit, entouré de chiens, s'approchent d'une poubelle remplie de déchets alimentaires, dans l'archipel Franz Josef en Russie, en décembre 2016.
Un ours polaire et son petit, entouré de chiens, s'approchent d'une poubelle remplie de déchets alimentaires, dans l'archipel Franz Josef en Russie, en décembre 2016. — Vladimir Melnik/Solent News
  • Une dizaine d’ours polaires ont élu domicile dans le village russe de Belouchia Gouba pour se nourrir.
  • « 20 Minutes » a essayé de comprendre ce phénomène auprès du chercheur Douglas Clark, de l’université de Saskatchewan au Canada et spécialiste des ours polaires.

Les images de Belouchia Gouba, un village russe dans l’océan Arctique, ont fait le tour du monde. Depuis décembre, une cinquantaine d’ ours polaires s’y rendent régulièrement pour se nourrir. Une dizaine d’entre eux reste même en permanence au village, parmi les habitants, au point que les autorités ont décrété samedi l’état d’urgence.

Pour essayer de comprendre cet événement qui ne peut être expliqué uniquement par le réchauffement climatique, 20 Minutes a interrogé Douglas Clark, chercheur à l’université de Saskatchewan au Canada et spécialiste des ours polaires.

Pourquoi des ours polaires se rendent-ils dans ce village ? Le réchauffement climatique est-il en cause ?

« Les ours polaires n’ont pas de territoires fixes, contrairement à d’autres espèces d’ours, car la banquise est constamment en train d’évoluer », rappelle Douglas Clark. Pourquoi ont-ils quitté la banquise pour les rues d’un village ? Est-ce la faim qui les y a poussés ? « Tous les ours polaires que j’ai pu voir sur les images tournées à Belouchia Gouba montrent des ours polaires de poids normal, voire en surpoids, il ne s’agit donc pas d’ours affamés », tranche le chercheur.

Est-ce lié à la fonte de la banquise ? Les analyses sont difficiles. L’éditrice du Siberian Times Svetlana Skarbo, interrogée par CBC, rappelle que cette région est une zone où les ours polaires ont l’habitude de venir chasser, lorsqu’ils font des incursions sur terre une fois par an. « Cette année, au moment où ils auraient dû retourner sur la banquise, fin novembre début décembre, ils n’ont pu le faire car il n’y avait pas assez de glace ». Ils seraient donc restés sur place, encouragés par la présence de nourriture.

Sur son blog Polar Bear Science, une zoologue canadienne, Susan Crockford, a analysé les archives météo et observé que la quantité de banquise sur le littoral ouest de l’archipel de Nouvelle-Zemble est faible depuis trente ans. Or, c’est la première fois qu’une telle invasion d’ours polaires survient. « Cela ne veut pas dire que le réchauffement climatique n’a pas d’impact sur l’Arctique, mais la fonte de la banquise ne peut être le seul facteur », estime Douglas Clark.

Comme d’autres spécialistes, le chercheur pointe la présence de déchets apparemment très facile d’accès pour les ours polaires de la région. On voit en effet sur les vidéos tournées au village des ours manger des détritus jetés par les habitants à ciel ouvert, dans un espace non clôturé. « Cette déchetterie peut avoir attiré des ours depuis une très grande distance », estime le chercheur. Svetlana Skarbo estime elle aussi que les déchets sont la cause « numéro 1 » de la venue d’ours polaires au village.

Les ours polaires vont-ils quitter le village et retourner vers la banquise ?

Cela risque d’être très compliqué, prévient Douglas Clark. « Ces ours associent désormais la présence humaine avec de la nourriture facile d’accès et ils vont mémoriser exactement les lieux. Toutes les espèces d’ours se comportent de cette façon et il n’y a pas de technique efficace pour les faire changer de comportement une fois qu’ils l’ont mémorisé. Déplacer les ours est inefficace : s’ils survivent, ils reviendront chercher de la nourriture sur les lieux. De tels comportements peuvent être évités, mais pas corrigés. »

Pour l’heure, les autorités cherchent à chasser les ours polaires des immeubles d’habitation à l’aide de véhicules de patrouille et de chiens. « Mais ces mesures ne produisent pas l’effet recherché », constatent-elles. Pour le moment, l’agence fédérale russe chargée de la surveillance de l’environnement refuse d’autoriser l’abattage des « animaux les plus agressifs », précise le communiqué. Mais elle a décidé d’envoyer sur l’archipel une commission pour faire une évaluation de la situation.

Des incursions d’ours polaires chez les humains ont-elles déjà eu lieu ? Et pourraient-elles se reproduire ?

Oui, et à de nombreuses reprises, rappelle Douglas Clark. Au Canada, la ville de Churchill dans le Manitoba a connu une arrivée d’ours polaires dans les années 1960, due aux activités humaines et à une croissance de la population d’ours polaires. « La situation à Belouchia Gouba est critique, mais cela pourrait empirer », estime le zoologiste.

« La diminution de la banquise causée par le réchauffement climatique est "non linéaire". Cela signifie qu’elle peut subir des changements non seulement imprévisibles mais aussi irréversibles. A l’avenir, des centaines voire des milliers d’ours polaires pourraient perdre leur habitat naturel, de façon abrupte et définitive. Cela aurait des conséquences terribles pour les ours et les humains, bien pires que ce que nous observons actuellement en Russie. Cela causerait très certainement des morts, des blessés, chez les hommes comme les ours », s’inquiète-t-il.