Pour son encyclopédie en ligne, il s’est mis en quête de tous les poissons du monde

BIODIVERSITE C’est sa façon, dit-il, « de participer à la prise de conscience écologique ». Passionné, Benoît Chartrer a créé une encyclopédie en ligne, grand public, sur les poissons. L’objectif ? « Avoir une fiche pour chacune des 30.000 espèces aujourd’hui recensées »…

Fabrice Pouliquen

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Le Parisien Benoît Chartrer a lancé Fishipedia, encyclopédie en ligne dédiée aux poissons. Sa façon de participer à une prise de conscience écologique. / Photo prise à l'aquarium de la porte Dorée
Le Parisien Benoît Chartrer a lancé Fishipedia, encyclopédie en ligne dédiée aux poissons. Sa façon de participer à une prise de conscience écologique. / Photo prise à l'aquarium de la porte Dorée — F.Pouliquen/20minutes
  • Constatant le manque d’informations sur le monde aquatique, en particulier à destination du grand public, Benoît Chartrer, développeur Web, s’est décidé à créer Fishipedia, une encyclopédie en ligne dédiée aux poissons.
  • Fishipédia recense à ce jour 1.300 espèces de poissons. Son rêve ? Avoir une fiche pour chacune de 30.000 espèces de poissons aujourd’hui recensées dans le monde.
  • Un travail titanesque, mais une belle façon de faire prendre conscience de l’étonnante biodiversité qui peuple nos rivières, lacs et océans.

Le stiphodon est un drôle de poisson d’eau douce d’Océanie. De ceux qui font sourire Benoît Chartrer. « Il est tout petit et malgré tout capable de sauter des cascades de plusieurs mètres lorsqu’il remonte les rivières, raconte-t-il. Il faut voir ça, c’est spectaculaire. »

Benoît Chartrer s’attarde sur le stiphodon, mais il peut tout aussi bien vous parler des poissons archers qui propulsent des jets d’eau au-dessus de la surface pour chasser les insectes, des tétraodons, qui se gonflent d’eau lorsqu’ils se sentent menacés. « Ou du Copella arnoldi, ajoute-t-il encore. Pour se reproduire, il dépose ses œufs sur des feuilles flottant à la surface et les arrose ensuite avec sa nageoire caudale pour qu’ils restent humides jusqu’à l’éclosion. »

Au minimum 30.000 espèces à recenser

Benoît Chartrer fourmille ainsi d’anecdotes sur une multitude d’espèces qui peuplent nos eaux douces et nos océans. Et pour cause, ce Parisien de 32 ans, développeur Web, s’est fixé l’ambitieux objectif de les recenser tous sur Fishipedia, une encyclopédique en ligne qu’il a créé avec Yuhei Nakata, un ami, développeur. Le site existe depuis juin 2013 et contient à ce jour 1.300 fiches. 1.100 de poissons d’eau douce, par lesquels Benoît Chartrer a commencé. Mais aussi 120 espèces d’eau de mer et 80 de crustacés, depuis qu’Adrien Falzon, responsable de l’unité « Vivant » à la Cité des sciences et de l’industrie, intéressé par le projet, l’a convaincu d’ouvrir son site aux animaux marins.

Pour réaliser les fiches et en valider le contenu, Benoît Chartrer s’aide d’une vingtaine de contributeurs. Des passionnés aquariophiles, des scientifiques, des photographes subaquatiques. Une semaine normale, sans trop d’imprévus, Fishipedia s’enrichit de huit nouvelles fiches en moyenne. « A ce rythme, sachant qu’il y a environ 30.000 espèces de poissons recensées aujourd’hui, j’en ai pour une dizaine d’années de travail », évalue-t-il.

A vrai dire, un site a déjà rempli la mission. C’est Fishbase, le site de référence de la communauté scientifique avec 34.100 espèces recensées. « Une mine d’informations pour les professionnels, indique Adrien Falzon. Mais il faut avouer qu’il n’est pas très joli, ni très facile à utiliser pour les novices. » Wikipédia en connaît aussi un rayon sur les poissons. « Le site n’est pas non plus spécialisé et le mode de recherche est uniquement basé sur l’écrit, regrette Benoît Chartrer. Du coup, il faut au moins connaître le nom de l’espèce sur laquelle on cherche des informations. »

Un moteur de recherche très travaillé

Alors l’aquariophile amateur, de plus en plus branché plongée et photographie sous-marine, s’est appuyé sur ses compétences de développeur Web pour créer l’encyclopédie de ses rêves. Le premier atout de Fishipedia, ce sont les photos. « Il y en a au moins une par fiche de poissons », précise le développeur web.

A cela s’ajoute une longue liste de critères de recherche dans laquelle l’internaute peut puiser pour retrouver une espèce en particulier. « On peut chercher les poissons par zones géographiques, par leurs couleurs, leurs formes, leur taille, leur sociabilité [vivent-ils en solitaire, en groupe, en banc ?], leur milieu de vie [ruisseau, rivière, récif corallien, lac ?], leur mode de reproduction, leur statut à l’inventaire de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature)…, détaille Benoît Chartrer.

Comptez ainsi une dizaine de filtres possibles. De quoi compliquer l’élaboration des fiches, « mais c’est ma façon de participer à la prise de conscience écologique », explique le Parisien. C’est le fil rouge de Fishipedia. « L’outil de recherche doit donner l’envie de s’amuser, raconte-t-il. De taper tout simplement “France” pour se rendre compte de la diversité des espèces que l’on trouve dans nos rivières. Ou d’essayer de retrouver les poissons croisés lors de nos dernières plongées via la recherche par couleur ou par forme. »

Une diversité insoupçonnée

Fishipedia promet alors de belles découvertes sur un monde aquatique à la diversité insoupçonnée. Prenez Nemo, le célèbre héros du film d’animation Pixar. « Beaucoup croient désormais que Nemo est le seul représentant possible des poissons-clowns, regrette Benoît Chartrer. Précisément, c’est un Amphiprion ocellaris, qui n’est qu’une des trente espèces de poissons-clowns aujourd’hui recensées, raconte Benoît Chartrer. Même chose pour les goujons qu’on trouve dans nos rivières françaises. Il n’y en a pas qu’un seul, mais une dizaine d’espèces différentes. Tout l’objectif de Fishipedia est qu’on puisse se rendre compte de cette diversité en naviguant sur le site. »

L'amphiprion ocellaris rendu très populaire par le film d'animation
L'amphiprion ocellaris rendu très populaire par le film d'animation - / Photo Fishipedia

Benoît Chartrer ne s’adresse d’ailleurs pas qu’aux novices, mais aussi aux aquariophiles. « Les poissons qu’ils maintiennent sont en grande majorité issus des élevages, si bien qu’on ne s’interroge pas toujours sur l’état de conservation de l’espèce dans son milieu naturel, regrette-t-il. Le labéo bicolore par exemple, originaire de Thaïlande, est très présent dans les aquariums mais en danger critique d’extinction sinon. »

Encore plein d’espèces à découvrir

Une fragilité que constate d’ailleurs trop souvent Benoît Chartrer en élaborant ses fiches. « Sur les 1.200 espèces déjà enregistrées, 10 sont en danger critique, 29 en danger, 76 sont vulnérables, rapporte-t-il. Surtout, 722 autres espèces sont dites “non évaluées”. Autrement dit, nous manquons d’informations sur l’état de santé des populations sauvages. Malheureusement, c’est souvent le signe que ces poissons sont peu considérés dans les régions où ils se trouvent… Et donc peu protégés. »

Plus étonnant encore, Benoît Chartrer prend peu à peu conscience du nombre d’espèces de poissons qu’il reste encore à découvrir. « Le milieu aquatique est encore aujourd’hui peu documenté. Parce que caché, immense et pas toujours considérés avec intérêt, constate-t-il. Je m’intéresse particulièrement à la Mata Atlantica, une forêt tropicale humide, le long du littoral du Brésil et grande comme trois fois la France. Je n’ai trouvé qu’une personne à avoir pris des photos de poissons dans cette zone. Sur les 12 espèces présentes sur les clichés, 4 étaient inconnues. »

Une encyclopédie propice aux sciences participatives ?

C’est tout l’intérêt potentiel de Fishipedia, pour Adrien Falzon. « Nous manquons encore beaucoup de données, que l’encyclopédie de Benoît pourrait aider à combler. Surtout si Fishipedia développe un côté participatif en permettant aux internautes d’envoyer leurs photos de poissons croisés dans leur milieu naturel et en précisant la zone où ils les ont croisés. » Des informations potentiellement très précieuses pour les scientifiques. « Nous pourrions alors peut-être mieux comprendre les comportements de certaines espèces voire mieux comprendre l’impact des changements climatiques sur les migrations de poissons et leurs zones de reproductions. » « Ces projets sont dans les cartons », confirme Benoît Chartrer.