Une journée mondiale pour glorifier l'intelligence des écrevisses et faire tomber l'homme de son piédestal

ANIMAUX L'initative est de la journaliste Yolaine de la Bigne qui a lancé, en quelques clics sur le web, la Journée mondiale de l'intelligence animale... L'idée? Faire connaître au plus grand nombre ce dont sont capables de faire les animaux

Fabrice Pouliquen

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L'intelligence animale n'est pas qu'une question de chiens, de dauphins ou de singes...
L'intelligence animale n'est pas qu'une question de chiens, de dauphins ou de singes... — JAN-MICHAEL STUMP/AP/SIPA
  • Samedi, la Cité des sciences et de l’industrie fera écho, lors d’une journée de conférences, à la seconde édition de la Journée mondiale de l’intelligence animale.
  • Rien d’officiel à cette journée. Juste le désir pour la journaliste Yolaine de la Bigne, qui en est à l’origine, de montrer que l’intelligence n’est pas le propre de l’homme, mais partagée par tous les animaux, y compris les mal-aimés.
  • Une initiative qu’approuve l’éthologue Emmanuelle Pouydebat, qui traque ces intelligences, « de l’écrevisse à l’éléphant en passant par les grands singes ». Et nous en sommes encore qu’au début de notre compréhension de l’intelligence animale.

 

Il y a le calendrier officiel de l’Organisation des nations unies (ONU) déjà bien chargé avec ses 140 journées internationales. Et puis, il y a journee-mondiale.com, un site Internet officieux qui permet à tous et à chacun de soumettre l’idée de dédier une journée de l’année à une thématique qui lui est chère. « En quelques clics, le tour est joué », raconte Yolaine de la Bigne, qui a sauté sur l’occasion pour réparer une injustice en créant, « enfin », la Journée mondiale de l’intelligence animale.

Sa seconde édition se tiendra ce samedi, le même jour que la Journée mondiale des zones humides (au calendrier de l’ONU), celle de la marmotte, et en attendant la Journée internationale sans paille, le lendemain. La concurrence est rude, Yolaine de la Bigne en a bien conscience : « Tout dépend ensuite de votre capacité à mobiliser le grand public, autour de la cause que vous défendez », glisse-t-elle.

« Pas que les singes, les chiens et les dauphins »

Voilà plusieurs années maintenant que la journaliste, chroniqueuse à Sud Radio après avoir officié dans de nombreux médias dont France Info, s’attelle à faire prendre conscience au plus grand nombre de l’intelligence dont sont doués les êtres vivants qui nous entourent. Via le site Internet « L’animal et l’homme » qu’elle alimente en y relatant les dernières études sorties sur l’intelligence animale ou via les Universités d’été de l’animal, un séjour hors du temps, en Bretagne, où les meilleurs spécialistes de la thématique viennent parler de leurs derniers travaux.

D’une certaine façon, le format sera le même ce samedi, pour la seconde édition de la Journée mondiale de l’intelligence animale, mais plus tourné « grand public » cette fois-ci. Le rendez-vous est donné à la Cité des sciences et de l’industrie (la Villette) pour une journée de discussions axées autour de quatre conférences. « Il n’y aura pas que des scientifiques, insiste Yolaine de La Bigne. Parmi les conférenciers figureront aussi un historien, un journaliste, un romancier. Et puis, on ne parlera pas non plus seulement des singes, des chiens, des dauphins, dont on admet relativement facilement l’intelligence. Non, je veux faire découvrir que l’intelligence concerne tous les animaux, même les mal-aimés. »

Sortir de la conception habituelle de l’intelligence

Une démarche que ne peut qu’approuver l’éthologue  Emmanuelle Pouydebat, directrice de recherche au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle, auteure de L’intelligence animale : cervelle d’oiseaux et mémoire d’éléphant [ed. Odile Jacob]. « Il faut sortir d’une conception de l’intelligence comme on l’entend le plus souvent chez l’homme, estime-t-elle. C’est beaucoup plus large que le simple fait d’être bon en mathématique. L’intelligence est un ensemble de comportements qui vont permettre à un individu ou à une espèce de s’adapter à un milieu qui peut-être amené à changer. Bref, de survivre. »

Dit ainsi, l’homme n’a plus le monopole de l’intelligence. Au contraire, elle est partout et plurielle. « C’est la capacité à résoudre un problème, à se diriger, à communiquer, à utiliser des outils, à construire, à coopérer, à ressentir les émotions, liste Emmanuelle Pouydebat, qui traque cette intelligence, sur le terrain, « autant chez l’écrevisse que chez l’éléphant ». Certes, l’éthologue peut parler longtemps des grands singes sur lesquels elle a beaucoup travaillé. « J’ai pu observer de nombreux comportements qui m’ont étonné, raconte-elle. C’est par exemple la capacité des chimpanzés à mémoriser avec une très grande précision l’emplacement des fruits selon leur saisonnalité, le sens pratique d’un singe capucin qui utilisait mon pied comme casse-noix, l’aptitude d’un bonobo à confectionner un pieu pour chercher directement un fruit plutôt que de passer par une série d’obstacles que nous lui avons mis sur la route dans le cadre d’une expérience. »

Etonnante fourmi du Sahara, étonnant pigeon…

Mais Emmanuelle Pouydebat parle aussi des fourmis du Sahara, « qui se déplacent en zigzaguant pour chercher de la nourriture sur plus de 600 mètres de distance, mais sont capables de rentrer à la colonie en utilisant des raccourcis, ce qui témoigne d’une très bonne mémoire spatiale ». Ou encore des abeilles « qui sont capables de se représenter et d’interpréter le zéro ». De son côté, Yolaine de la Bigne est fascinée par l’aptitude des loups à observer et à comprendre autrui, « dont ils se servent notamment pour repérer les proies affaiblies ». « Et les pigeons, poursuit-elle. A Paris, on les déteste généralement. Ils ont pourtant des capacités de navigation extraordinaire, notamment une aptitude à retrouver la maison même lâchés à des centaines de kilomètres de là, dans un lieu qui leur est inconnu. »

Yolaine de la Bigne comme Emmanuelle Pouydebat pourraient encore multiplier les exemples longtemps. Pourtant, la journaliste comme l’éthologue disent toujours observer de fortes résistances à reconnaître cette intelligence animale.

Un problème d’ego ?

C’est sans doute déjà une question d’ego, glisse Eric Barratay, historien spécialiste des rapports hommes-animaux et l’un des quatre conférenciers à intervenir samedi. « Nous vivons depuis 2.500 ans au moins sur une vision pyramidale du monde vivant avec l’homme – créature parfaite – tout en haut, retrace-t-il. Cette conception a été théorisée par les philosophes grecs, reprise par une partie du christianisme, puis par la philosophie et la science occidentale. Dans ce schéma, l’animal est celui qui a moins que l’homme. On lui reconnaît tout juste des instincts. »

Parler d’intelligence animale obliger à adopter une vision en arborescence du monde du vivant. « Dans ce schéma, chaque espèce évolue sur sa branche et chacune d’une manière spécifique, reprend l’historien. La question n’est plus de savoir qu’est-ce que n’a pas l’animal et qu’aurait l’homme mais comment, dans le temps, telle ou telle espèce a développé ses capacités en fonction de son environnement. »

Non seulement donc, parler d’intelligence animale contraint l’homme à descendre de son piédestal, « mais elle pousse aussi à questionner la façon dont on traite et exploite économiquement ces animaux, ajoute Yolaine de la Bigne. Voilà sans doute pourquoi également certains ne veulent pas les reconnaître comme des êtres sensibles et intelligents. »

Encore beaucoup à découvrir…

L’initiatrice de la Journée mondiale de l’intelligence animale estime tout de même que les choses bougent, que la question est de moins en moins taboue parmi les jeunes générations. Tant mieux, indique Emmanuelle Pouydebat. « Alors que la disparition des animaux sauvages s’accélère, il nous reste encore quasi-tout à découvrir sur l’intelligence animale, note l’éthologue. En particulier dans le monde marin. La grande majorité des espèces n’y ont pas encore été étudiées et ces animaux marins sont souvent affublés de l’étiquette d’être stupide, peu évolué. Or, on découvre peu à peu que c’est très loin d’être le cas. »

Justement, le vulgarisateur scientifique Sébastien Moro a compilé l’état de nos connaissances sur l’intelligence des animaux aquatiques dans Les paupières des poissons(ed. Laplage). « Il viendra en parler samedi à la Cité des sciences, glisse Yolaine de la Bigne. C’est l’une des quatre conférences programmées. »