Un agriculteur français épand du glyphosate, le principe actif du Round-Up, désherbant le plus utilisé au monde, sur ses champs, en mai 2018.
Un agriculteur français épand du glyphosate, le principe actif du Round-Up, désherbant le plus utilisé au monde, sur ses champs, en mai 2018. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

INTERVIEW

Glyphosate: «70 à 80% des usages en France pourraient être supprimés», pour Nicolas Turquois, agriculteur et député MoDem

Nous ne parviendrons pas à sortir du glyphosate dans les trois ans, a reconnu jeudi soir Emmanuel Macron. Enfin, dit l’agriculteur et député MoDem Nicolas Tourquois pour qui le premier enjeu est de traquer les mauvaises utilisations de l’herbicide….  

  • Jeudi soir, Emmanuel Macron est revenu sur son engagement à sortir du glyphosate d’ici 2021 estimant que ce serait « tuer notre agriculture ».
  • Pour le député MoDem et agriculteur Nicolas Turquois, une approche bien plus pragmatique serait, avant de fixer une date de sortie de l’herbicide, de s’atteler à réduire ses usages en France. Une majeure partie serait évitable, estime-t-il.
  • Il détermine quatre cas pour lesquels il n’y a pas aujourd’hui d’alternatives au glyphosate : l’agriculture de conservation, l’agriculture en pente, la neutralisation des plantes vivaces et la SNCF. Explications…

On ne parviendra pas à sortir à 100 % du glyphosate en France dans les trois ans. C’est en substance ce qu’a déclaré Emmanuel Macron jeudi soir, lors d’un débat-citoyen à Bourg-de-Péage, dans la Drôme. « Je sais qu’il y en a qui voudrait qu’on interdise tout du jour au lendemain. Je vous dis : ce n’est pas faisable et ça tuerait notre agriculture », a précisé le président.

Emmanuel Macron revient ainsi sur son engagement de novembre 2017 de se passer de l’herbicide le plus utilisé au monde d’ici 2021, au moment même où l’Union européenne renouvelait l’homologation du produit pour cinq ans.

Cet aveu est-il l’occasion de prendre le problème glyphosate par le bon bout ? C’est ce qu’espère Nicolas Turquois, agriculteur dans la Vienne et député Modem, membre de la commission parlementaire sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate. Il répond aux questions de 20 Minutes.

La France aura du mal, comme le dit Emmanuel Macron, à sortir du glyphosate dans les trois ans ?

Faut-il déjà focaliser l’attention sur la détermination d’une date précise à laquelle sortir du glyphosate en France ? Si, arrivé à cette échéance, nous supprimons le glyphosate pour le remplacer par d’autres solutions chimiques, nous n’aurions rien gagné. Une démarche de réduction des usages de cet herbicide en France, dès aujourd’hui, aurait été à mes yeux plus pragmatique. Cela aurait consisté à faire un bilan précis, dès 2018, de la consommation de cet herbicide secteur par secteur et à fixer, pour chacun d’entre eux, des objectifs de réduction des usages, en traquant ceux évitables. Et en tant qu’agriculteur, je suis persuadé qu’on peut réduire de 70 voire 80 % les volumes de glyphosate chaque année utilisés en France.

Avez-vous l’impression qu’Emmanuel Macron en vient à votre stratégie en reconnaissant que la France ne pourra pas sortir totalement du glyphosate d’ici 2021 ?

Oui, mais il aurait dû tenir ce discours dès le début. Non seulement, nous avons perdu du temps mais Emmanuel Macron, en faisant du glyphosate une question de tout ou rien, a concouru à rendre le débat encore plus passionnel. Qu’il change aujourd’hui de position passe d’ailleurs pour un recul. Je fais partie des députés qui ont voté contre l’inscription dans la loi de cet objectif de sortie du glyphosate d’ici 2021. Je suis pourtant pour une réduction massive du glyphosate en France, mais parce que sur certains usages, je ne vois pas comment nous pourrions aujourd’hui nous en passer. Cette position m’a valu des centaines de courriels d’insultes.

Vous dites donc qu’on peut réduire de 70 à 80 % les usages en France de glyphosate. Quels sont ces usages inutiles ?

C’est une approche au doigt mouillé, mais oui, nous pouvons réduire drastiquement notre utilisation actuelle du glyphosate, y compris en agriculture. L’herbicide est surtout utilisé en France entre deux cultures pour neutraliser les mauvaises herbes qui empêchent le développement des plantes cultivées. C’est une alternative au labour qui consiste à retourner la terre, toujours entre deux cultures, pour enfouir les mauvaises graines à 20 cm sous terre. Là où elles ne peuvent plus germer. Cette technique a pour principal inconvénient de laisser le sol nu, c’est-à-dire exposé aux agressions de la pluie, du vent et du soleil. Non seulement, la terre perd de la matière organique – le garde-manger de la culture suivante -, mais la terre tient moins bien également et est exposée à l’érosion et au glissement de terrain.

Le glyphosate permet de moins travailler le sol. On fait ce qu’on appelle du déchaumage. Il s’agit de mélanger superficiellement la terre avec les pailles, résidus de la culture précédente. Ainsi, on ne met pas la terre à nu, on laisse même lever les mauvaises herbes se lever avant de les détruire avant  la montée en graine. C’est à cette étape que les agriculteurs ont recours au glyphosate, très efficace en la matière. Mais on pourrait aussi passer de nouveau la déchaumeuse sur la parcelle. Autrement dit, faire du désherbage mécanique, un entre-deux entre labour et glyphosate.

Pourquoi cette troisième alternative n’est pas plus utilisée aujourd’hui ?

La raison est à la fois économique et psychologique. Le glyphosate est très efficace pour neutraliser les mauvaises herbes et peu cher. Désherber avec cet herbicide vous coûtera six ou sept euros l’hectare et vous irez à un rythme de vingt hectares traités par heure. Si vous désherbez mécaniquement, sans utiliser donc de produit chimique, vous ne ferez plus que six hectares à l’heure et le prix sera bien plus élevé. Le désherbage mécanique ne peut être fait que sous certaines conditions météorologiques précises. Bref, le glyphosate, c’est simple et nous nous y sommes peut-être trop accoutumés. Mon père, lui-même agriculteur, n’en a pas toujours utilisé et ses rendements n’étaient pas moins bons. Je me souviens très bien également que les premières années où il a utilisé l’herbicide, le produit était onéreux, si bien qu’il l’utilisait avec parcimonie. C’est peut-être l’un des problèmes aujourd’hui : le glyphosate est un produit trop peu cher pour qu’il soit toujours utilisé de manière raisonnée.

Il y a quatre cas en revanche pour lesquels vous dites qu’il sera difficile de faire sans glyphosate ?

Le premier, c’est l’agriculture de conservation souvent présentée comme une troisième voie entre l’agriculture conventionnelle et celle biologique. Le principe est de couvrir en permanence le sol et de le travailler le moins possible voire jamais. Cette agriculture, encore très peu développée en France, a ses vertus environnementales. Mais pour supprimer les mauvaises herbes sans jamais travailler le sol, je ne connais à ce jour aucune alternative au glyphosate. Même chose pour l’agriculture en pente. En raison du dénivelé, les terres sont plus exposées encore au glissement de terrain et à l’érosion. Elles sont difficilement labourables. Pratiquement tous les agriculteurs doivent également batailler contre les vivaces, comme le liseron et le chardon, ces plantes dont les racines restent vivantes toute l’année. Avec un désherbant classique, vous neutralisez la partie hors-sol de la plante mais pas ses racines. Le glyphosate parvient à le faire.

Enfin, il y a la SNCF, premier utilisateur de l’herbicide en France. L’entreprise s’en sert pour désherber ses voies ferrées*. Pour des raisons de sécurité tout simplement. Là encore, il n’y a guère d’alternatives au glyphosate, à moins d’augmenter considérablement le budget désherbage [de 30 millions d’euros à près de 350 millions d’euros selon la SNCF].

 

*La SNCF utilise environ 30 tonnes par an pour désherber quelque 61.000 km de voies ferrées .