Pourquoi donc le thon rouge est de retour en Europe du Nord ?

ETUDE L’espèce avait subitement disparu des eaux de la Manche et de la mer du Nord dans les années 1960 avant de réapparaître ces dernières années. Le signe que l’espèce a retrouvé des forces ? Pas forcément répondent des biologistes marins…

Fabrice Pouliquen

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Deux pêcheurs britanniques posent devant un thon rouge pêché au large de la Cornouaille anglaise à l'été 2016.
Deux pêcheurs britanniques posent devant un thon rouge pêché au large de la Cornouaille anglaise à l'été 2016. — Solent News/SIPA
  • Après avoir disparu pendant cinquante ans, le thon rouge de l’Atlantique s’aventure de nouveau, ces dernières années, dans les eaux de la Manche et de la mer du Nord.
  • Ce retour est-il le résultat du plan de reconstitution de l’espèce adopté en urgence au début des années 2000, après des années de surpêche ? Possible, répondent des biologistes marins dans une étude publiée ce mois-ci.
  • Mais ils invitent aussi à prendre en compte d’autres paramètres, comme l’oscillation atlantique multidécennale, phénomène naturel qui fait varier la température de surface de la mer et qui déterminerait la répartition géographique des thons rouges.

Quatre cents kilos en moyenne à l’âge adulte pour trois mètres de long… Difficile pour un thon rouge de l'Atlantique de passer inaperçu, d’autant que le poisson a pour habitude de se déplacer en banc…. Alors quand ce dernier pointe de nouveau le bout d’une branchie en Manche et en mer du Nord, 50 ans après avoir délaissé cette zone, forcément la nouvelle se répand comme une traînée de poudre (ou de plancton pour rester dans le registre marin).

Il n’est plus rare de l’apercevoir en mer d’Iroise, non loin de Brest, rapportait fin août le journal local Télégramme. Il a également été repéré en mer du Nord, au large des côtes scandinaves, s’enthousiasmait DutchNews en septembre 2017, espérant le voir très vite arriver dans les eaux néerlandaises.

Une invitation à augmenter les quotas de pêche ?

Beaucoup voient dans ce retour le succès du plan de reconstitution en urgence adoptée à partir de 2007 en Méditerranée et en Atlantique, après le constat d’un effondrement des populations de thons rouges jusqu'aux années 2000 après des années de pêche intensive. Il n’y a pas eu de moratoire, mais une diminution drastique des quotas de pêche [les quantités de prises instaurées sur une année] doublée rapidement de contrôles accrus dans les bateaux et sur les marchés pour dissuader la pêche illégale.

Puisque le thon rouge a retrouvé des forces, la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (Cicta), l’organisme intergouvernemental qui fixe chaque novembre les quotas de pêche du thon rouge d’Atlantique et de Méditerranée pour l’année suivante, a acté le passage d’un plan de reconstitution à un plan de gestion de l’espèce, ce qui se traduira par une hausse progressive des quotas pour atteindre 36.000 tonnes en 2020 [contre 23.655 en 2017 et 12.000 tonnes en 2011].

Juste une nouvelle répartition géographique ?

Une bonne idée ? Une équipe internationale de scientifique, conduite par le biologiste marin Robin Faillettaz, alors en post-doctorat à l’université de Lille, invite à plus de prudence dans une étude publiée ce mois-ci dans la revue scientifique Science Advances. « Nous ne remettons pas en cause le constat d’une augmentation aujourd’hui de l’abondance du thon rouge », précise Robin Failletaz. Mais sa présence en Europe du Nord ne traduit pas pour autant une augmentation de l’abondance totale des thons rouges de l’Atlantique. » Autrement dit, cette réapparition du thon rouge dans la Manche et de la mer du Nord traduirait seulement une nouvelle distribution géographique de l’espèce, de retour dans des eaux qui lui sont de nouveau favorables

C’est la question de départ des auteurs de l’étude qui, pour y répondre, ont épluché l’intensité des captures de thon rouge dans l’océan Atlantique nord-est depuis plusieurs siècles et les changements de distribution spatiale de l’espèce. Car ce n’est pas la première fois que le thon rouge déserte subitement une zone. « Au début des années 1960 déjà, les pêcheries de mer du nord s’étaient quasiment effondrées d’une année sur l’autre des suites d’une raréfaction soudaine des thons rouges dans la zone, raconte Robin Faillettaz. Le stock de poissons était sans doute déjà surexploité, mais ce facteur ne pouvait pas expliquer à lui seul cette disparition brutale de la mer du Nord. A vrai dire, personne n’était capable de l’expliquer clairement. »

L’oscillation atlantique multidécennale à prendre en compte

Les auteurs de l’étude se sont alors penchés sur un autre paramètre, totalement indépendant de l’homme. L’oscillation atlantique multidécennale (AMO, son acronyme anglais). Il s’agit d’une oscillation naturelle des températures océaniques de surface, observée en Atlantique du nord. Cette oscillation alterne phases chaudes et phases froides qui peuvent s’étaler sur des périodes de 40 à 80 ans. « Tantôt, la transition est brutale, tantôt elle est plus progressive, complète Robin Faillettaz. Et les différences de température entre une phase chaude et une phase froide de l’AMO sont légèrement inférieures à 1°C. »

Un petit degré qui peut tout de même provoquer des changements. Cette oscillation atlantique multidécennale pourrait ainsi influencer l’intensité et la fréquence des ouragans [nous vous en parlions ici], l’intensité et la direction des courants océaniques, les épisodes de précipitations, mais induire aussi des conséquences sur les systèmes biologiques. « Comme la production primaire de plancton, très sensible à la température de l’eau, ou encore l’abondance de certains petits poissons pélagiques, comme les anchois et les sardines », complète Robin Failletaz.

« Un compromis entre abondance de nourriture et dépense d’énergies »

Elle aurait aussi un effet sur la répartition des thons rouges, espèce migratrice capable de faire des milliers de kilomètres pour trouver sa nourriture. « C’est un compromis qu’il doit trouver entre dépendance d’énergie et recherche de nourriture, explique le biologiste marin. La température idéale de l’eau pour l’espèce tourne autour de 21°C, mais elle peut supporter des eaux plus froides, jusqu’à 4 ou 5°C. Mais dans ces zones froides, la dépense d’énergie des thons rouges est plus importante. S’ils ne peuvent pas compenser avec une nourriture abondante, ils vont voir ailleurs. »

C’est ce qui se serait passé au début des années 1960, lorsque les thons rouges ont quasi disparu d’une année sur l’autre des eaux de la mer du nord. « Cela correspond justement à la transition la plus rapide et la plus intense jamais constatée dans les phases d’AMO, indique Robin Failletaz. En deux ans seulement, l’AMO est passée de sa plus forte intensité chaude à sa plus forte intensité froide. »

Dans une phase chaude depuis 1995

L’étude publiée dans Science Advences établit alors une sorte de cadre général de la répartition géographique des thons rouges en Atlantique nord. Lors d’une phase positive (chaude) de l’AMO, le thon rouge remonte jusqu’au Groenland, l’Islande et la Norvège à la recherche de nourriture et se ferait alors plus rare dans les régions sud et centrale de l’Atlantique nord. En phase négative (froide), l’espèce explore davantage les zones tropicales (Atlantique ouest, central et Sud) et ne franchit que très rarement la latitude 45°N. »

L'oscillation altantique multidécennale aurait un impact sur la répartition géographique en Atlantique nord du thon rouge.
L'oscillation altantique multidécennale aurait un impact sur la répartition géographique en Atlantique nord du thon rouge. - Document fourni par Robin Failletaz

Depuis 1995, l’oscillation atlantique multidécennale est de nouveau dans la phase positive de son cycle, ce qui expliquerait la réapparition progressive du thon rouge Manche et en mer du Nord. Jusqu’à quand ? « Il est impossible de dire quand l’AMO basculera de nouveau dans une phase froide d'autant que l'augmentation globale des températures pourrait contrebalancer la prochaine phase froide de l'AMO, répond Robin Faillettaz. Ce phénomène naturel est encore relativement peu étudié par la communauté scientifique. Les premières publications qui se sont penchées sur l’impact de l’AMO sur les systèmes biologiques datent du milieu des années 2000 seulement. Cette oscillation des températures pourrait très bien aussi affecter la répartition géographique d’autres espèces de poissons migratrices. Les autres espèces de thon, le marlin, les espèces de requins, la daurade coryphène… »

Quoi qu’il en soit, les auteurs de l’étude invitent à ne pas acter trop hâtivement l’augmentation des quotas de pêche de thons rouge au seul prétexte que l’espèce serait de retour dans une zone qu’elle avait délaissée.