Existe-t-il un régime alimentaire idéal, à la fois bon pour la santé et écologique?

ETUDE Cette question épineuse est sans doute l’un des grands défis du 21e siècle. Pendant trois ans, une commission de 37 scientifiques a tenté d’y répondre en élaborant ce régime idéal...

Fabrice Pouliquen

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Des agriculteurs indiens dans un champs de choux dans les environs de Amritsar (nord du pays) - photo illustration.
Des agriculteurs indiens dans un champs de choux dans les environs de Amritsar (nord du pays) - photo illustration. — NARINDER NANU / AFP
  • Une alimentation malsaine est la première cause de mortalité prématurée dans le monde. Quant à la production mondiale d’aliments, elle génère entre 20 et 30 % de nos émissions de gaz à effet de serre et est l’un des premiers facteurs de perte de biodiversité dans le monde.
  • Partant de ce constat, la commission Lancet-EAT a planché sur ce que pourrait être un régime alimentaire à la fois bon pour la santé et bon pour la planète.
  • Trois messages clé en ressortent : il faudrait doubler la consommation mondiale moyenne de noix, de fruits, de légumes et de légumineuses et réduire de plus de 50 % la consommation de sucres ajoutés et de viande rouge dans les pays les plus développés.

Quelle est la première cause de mortalité prématurée dans le monde ? Le tabac, l’alcool, les drogues, les rapports sexuels non protégés ? « Un régime alimentaire malsain représente un risque plus élevé de morbidité et de mortalité prématurée que toutes ces causes réunies, répond Fabrice DeClerck, agronome, directeur de recherche à la fondation EAT, une plateforme scientifique qui planche sur la transformation du système alimentaire mondial. Pour être précis, nous pouvons imputer à ces mauvaises alimentations près de 11 millions de décès par an. »

De l’autre côté du problème, « la production alimentaire mondiale contribue à hauteur de 20 à 30 % de nos émissions de gaz à effet de serre et est une des premières causes de perte de biodiversité, via la destruction des habitats », poursuit le scientifique.

Concilier bon pour la santé et éco-responsable

Alors quel serait le régime alimentaire idéal pour l’homme ? Celui qui le maintiendrait en bonne santé, tout en étant soutenable écologiquement et tout en nourrissant près de dix milliards de personnes à l’horizon 2050. Ces impératifs mis bout à bout, vous obtenez l’une des équations les plus complexes et les plus urgentes à résoudre de notre 21e siècle.

C’est à ce travail que s’est attelé une commission lancée il y a trois ans par EAT et The Lancet, une revue scientifique médicale britannique. Au total, 37 scientifiques d’une vingtaine d’organismes et de seize pays ont travaillé sur ce rapport publié ce jeudi dans The Lancet. Des experts dans la santé publique, l’agriculture, les sciences politiques, ou la durabilité environnementale.

Ce n’est pas la première fois qu’une étude se penche sur le futur de notre système alimentaire mondial. « Mais nous partions du constat qu’il y avait peu d’interactions entre la communauté des scientifiques spécialistes de santé publique et celle des agronomes et experts agricoles, indique Fabrice DeClerk. Nous avons tenté de concilier les deux objectifs. »

Des préconisations par groupes d’aliments

Il ressort alors du rapport de cette commission Lancet-Eat un régime alimentaire de référence. Ou plutôt un ensemble de combinaisons possibles entre les différents groupes d’aliments avec, pour chacun, un nombre référence de grammes à consommer par jour. Il est de 232 pour les graines complètes (pâtes et riz complets, céréales…), 300 pour les légumes, 200 pour les fruits, 250 pour les produits laitiers, 14 pour la viande rouge (bœuf, porc ou agneau), 29 pour les poulets et autres volailles, 13 pour les œufs, 50 pour les sucres ajoutés…

Attention toutefois à ne pas surinterpréter ce tableau de valeurs. Le rapport ne dit pas que la population mondiale devrait manger exactement le même ensemble d’aliments. Une interprétation et une adaptation locale de ce régime alimentaire universel est possible et surtout nécessaire, précise la commission Eat-Lancet. « Nous ne disons pas non plus qu’il faut consommer chaque jour tous ces groupes d’aliments et dans les proportions indiquées, ajoute Fabrice DeClerk. Mieux vaut parfois raisonner en semaine. Pour les viandes rouges par exemple, le régime de référence est ainsi de 100 grammes par semaine. Chacun gère ensuite : soit un tout petit peu de viande rouge chaque jour, soit ces 100 g sont consommés en un ou deux repas. » Pour avoir un ordre d’idée : un hamburger moyen contient 100 g de steak haché.

Document EAT-The Lancet
Document EAT-The Lancet - Document EAT-The Lancet

Encore très loin de ce régime idéal

De ce régime alimentaire idéal ressortent trois recommandations clé :

  • Il faut doubler la consommation mondiale moyenne de noix, de fruits, de légumes et de légumineuses.
  • Réduire de plus de 50 % la consommation de sucres ajoutés.
  • Réduire de 50 % la consommation de viande rouge dans les pays les plus développés.

Certaines régions du globe sont dans les clous ou du moins s’en approchent. D’autres, en revanche, sont loin du régime préconisé et parfois même s’en éloignent. C’est flagrant pour la consommation de viande. « Elle reste bien trop importante aux Etats-Unis et en Europe et grimpe en flèche en Chine ou en Inde », regrette Fabrice DeClerk. L’agronome pointe aussi la surconsommation de graines complètes dans les pays développés. « Ces ingrédients sont une source d’énergie importante et nous préconisons qu’ils le restent, précise-t-il. Mais nous sommes bien souvent au-delà des 232 grammes de graines complètes préconisées par jour et, surtout, nous les consommons en grande partie sous forme raffinée, c’est-à-dire avec des sucres ajoutés et en perdant une partie de leur valeur nutritive. C’est typiquement le pain blanc, les céréales du petit-déjeuner, le riz blanc. »

Moins de viande aussi pour préserver les ressources naturelles

Si on peut aisément voir les bienfaits sur la santé d’un tel régime, il permettrait aussi de réduire les impacts environnementaux de notre production alimentaire, assure la commission Lancet-EAT. « Aujourd’hui, 40 % de la surface terrestre est dédiée à la production d’alimentation, reprend Fabrice DeClerk. Tout l’enjeu aujourd’hui est de pouvoir augmenter la production agricole, puisque notre population augmente, sans convertir de nouvelles terres agricoles, tant pour préserver la biodiversité que pour préserver la capacité de la planète à capter le CO2 [via ses forêts par exemple]. »

Un système mondial alimentaire qui surconsomme des protéines animales ne permet pas de relever ce défi, la production de viande étant très gourmande en ressources naturelles. « Plutôt que de consommer directement les plantes que nous produisons, celles-ci servent pour l’essentiel à nourrir les animaux d’élevage, rappelle le co-auteur du rapport. On s’ajoute une étape intermédiaire au cours de laquelle nous perdons beaucoup d’énergies. Cent calories végétales permettent de produire seulement dix calories animales. »

Une foule de défis pour l’agriculture

D’où cette préconisation de la commission Lancet-Eat de doubler la consommation mondiale d’aliments à base de plantes (fruits, légumes, noix), tout en en réduisant de moitié celle de viandes. Ça ne suffira pas. Le rapport égrène également toute une liste de défis pour l’agriculture de demain : réduire d’au moins 75 % des écarts de rendements sur les terres cultivées actuelles - « en Afrique et en Asie notamment », précise Fabrice DeClerck-, une amélioration radicale de l’efficacité de l’utilisation des engrais et de l’eau, l’amélioration de la biodiversité dans les régimes agricoles ou encore de considérables réductions des pertes alimentaires dans la production et des déchets alimentaires dans la consommation.

Il n’y a pas de solutions miracles à ces défis, rappellent ces 37 scientifiques. « Un travail acharné, une volonté politique et des investissements suffisants seront nécessaires », précise le rapport. « Une chose est sûre, conclut Fabrice DeClerck, si la consommation mondiale de viandes suit la même trajectoire qu’aux Etats-Unis ou en Europe, nous irons tout droit dans le mur… »