Souffrance animale: Une découverte allemande va-t-elle mettre fin au broyage des poussins en France?

AVICULTURE Tous les ans, 45 millions de poussins mâles sont tués en Allemagne, 50 millions en France. L’année dernière, une entreprise allemande a mis au point une méthode qui pourrait éviter cette situation…

Justine Guitton-Boussion

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Au Royaume-Uni, le métier de "sexeur" de poussins consiste à déterminer si l'animal est un mâle ou une femelle
Au Royaume-Uni, le métier de "sexeur" de poussins consiste à déterminer si l'animal est un mâle ou une femelle — CB2/ZOB/WENN.COM/SIPA
  • Une entreprise allemande a mis au point en 2018 une technique permettant de déterminer, avant l’éclosion d’un œuf, le sexe du poussin.
  • Dans les couvoirs, les poussins mâles nouveau-nés sont le plus souvent broyés ou gazés car ils sont considérés comme inutiles. 45 millions sont tués chaque année en Allemagne, près de 50 millions en France.
  • L’association L214 salue cette nouvelle méthode, mais reste nuancée : des milliers de poussins, malades ou chétifs, seront sûrement tués chaque année malgré tout.
  • L’ONG CIWF souhaite l’interdiction systématique de l’élimination des poussins mâles.
  • 4,3 millions d’euros ont été engagés par la France avec une entreprise pour trouver un dispositif similaire à celui de l’Allemagne, d’ici à 2024.

La découverte peut sembler anodine, mais elle pourrait être cruciale. L’entreprise allemande Seleggt (contraction entre select, sélectionner, et egg, œuf), a mis au point, en 2018, une méthode pour déterminer, avant l’éclosion d’un œuf, si le poussin sera un mâle ou une femelle.

En Allemagne, selon les chiffres de Seleggt, 45 millions de poussins mâles sont exécutés chaque année. Puisqu’ils ne peuvent pas pondre d’œufs, et qu’ils n’ont pas la même chair que les poulets, les mâles sont le plus souvent tués dès leur naissance. Broyés, étouffés, intoxiqués… Les possibilités sont nombreuses. En déterminant le sexe de l’embryon avant l’éclosion de l’œuf, ces mises à mort pourraient être évitées.

Analyser les hormones

Seleggt a été fondée en mars 2017, avec le financement du ministère fédéral allemand de l’Alimentation et de l’agriculture. Les chercheurs ont mis au point une méthode simple : entre le septième et le dixième jour de l’incubation, ils percent la coquille et retirent un liquide de l’œuf. Grâce à un nouveau marqueur breveté, ils analysent les hormones présentes dans ce liquide et peuvent déduire le sexe du futur poussin. Les œufs censés donner naissance à des mâles sont détruits et réduits en poudre.

Depuis la fin de l’année 2018, les oeufs destinés à l’alimentation issus de cette filière sans broyage de poussins sont distribués dans 230 supermarchés REWE et PENNY à Berlin. Le groupe espère atteindre 5.500 magasins dans tout le pays, en 2019.

Mieux, Seleggt veut rendre sa technologie disponible pour tout le secteur avicole. « Le procédé breveté sera disponible pour les premiers couvoirs à partir de 2020, précise le groupe REWE à 20 Minutes. Plus tard, il sera disponible pour les couvoirs du monde entier. Nous proposerons le sexage [tri] en tant que service gratuit local. »

« Il y aura toujours des animaux éliminés »

En France, Brigitte Gothière, la porte-parole de l’association de défense des animaux L214, salue un « pas en avant » : « On ne peut en penser que du bien, sourit-elle. Ça va éviter le broyage d’un certain nombre de poussins à la naissance. » Selon l’association, près de 50 millions de poussins mâles sont tués dans l’Hexagone chaque année, dans la filière poule pondeuse. Dans la filière foie gras, ce sont les canetons femelles qui sont indésirables : environ 20 millions se font broyer tous les ans.

L’ONG CIWF applaudit également la méthode de Seleggt : « On a décerné à cette entreprise un trophée pour le développement de cette technique, l’année dernière, affirme Agathe Ginoux, chargée d’affaires publiques pour CIWF France. C’est une méthode qui permettrait d’éviter l’élimination des poussins mâles. Le délai est de moins de neuf jours d’incubation, ce qui est compatible avec le fait d’éviter toute douleur au fœtus. »

Pourtant, selon Brigitte Gothière, la méthode allemande ne supprimera pas définitivement le broyage des poussins. « Il y aura toujours des animaux chétifs, mal en point, considérés comme inutiles par l’industrie et qui seront du coup éliminés », déplore-t-elle. La porte-parole de L214 voit sur le long terme : « C’est bien qu’on fasse des recherches pour essayer de faire diminuer la cruauté, mais je crois qu’il faut qu’on prenne davantage de hauteur. (…) Est-ce qu’on ne peut pas imaginer une société qui considère les animaux comme des cohabitants et pas comme des ressources à disposition, qu’on va transformer, modifier, comme on a besoin ou envie ? »

Une méthode similaire en France d’ici à 2024

En France, c’est l’arrêté du 12 décembre 1997 qui définit les méthodes autorisées de la mise à mort des poussins mâles. Ils peuvent être tués par un « dispositif mécanique entraînant une mort rapide », avec un appareil « contenant des bosses mousses » et suffisamment grand pour que tous les poussins meurent immédiatement. L’exposition au dioxyde de carbone est également une possibilité.

Le 29 août 2018, le ministre de l’Agriculture de l’époque Stéphane Travert (il a depuis été remplacé par Didier Guillaume), avait admis que la méthode de broyage des poussins était « une technique qui exist[ait] » et « à laquelle il [fallait] mettre fin ». Il avait également annoncé que 4,3 millions d’euros avaient été engagés avec l’entreprise Tronico « pour un dispositif qui permettra de faire du sexage à l’intérieur de l’œuf pour éliminer les poussins mâles avant leur éclosion », d’ici à 2024. Soit plus de cinq ans après l’Allemagne.

Patrick Collet, le directeur général de Tronico, insiste : la méthode française est bien différente de la technique allemande. « Nous, on cherche à sexer (trier) beaucoup plus tôt, avant sept jours, et on n'est pas sur une technologie invasive », détaille-t-il. « On avance tous les jours. C'est difficile de donner un planning sur de la recherche fondamentale, mais aujourd'hui on a des résultats très encourageants, très prometteurs. » Les équipes du projet espèrent donc être prêtes pour 2024, voire plus tôt.

Agathe Gignoux, de CIWF France, soutient entièrement les recherches de Tronico. Mais elle s’impatiente : « En attendant, il y a une technique allemande qui est disponible. Mais elle n’est pas validée par le ministère, puisqu’il n’a pas encore fait d’étude d’impact, alors que ça fait plus d’un an qu’on le demande. » Et d’ajouter : « On souhaiterait aussi que le ministre [Didier Guillaume] s’engage à interdire l’élimination systématique des poussins mâles. S’il y a un engagement politique fort, cela va pousser l’investissement à aller dans cette direction et cela va favoriser la recherche pour y arriver. Surtout maintenant que des techniques existent. »