Chasse à la glu: Histoire d’une tradition controversée

BIODIVERSITÉ Le Conseil d’Etat a rejeté la demande de la Ligue de protection des oiseaux. La chasse à la glu ne sera pas interdite. Cette méthode décriée existe encore dans cinq départements français…

Justine Guitton-Boussion

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Plus de 40.000 grives et merles ont été capturés l'année dernière.
Plus de 40.000 grives et merles ont été capturés l'année dernière. — REX/FLPA / Dave Pressla/REX/SIPA
  • La LPO a déposé un recours en 2017 au Conseil d'Etat pour interdire la chasse à la glu. La demande a été rejetée.
  • La méthode consiste à coller des grives et des merles sur des branches, pour appâter d'autres oiseaux qui se font tirer dessus.
  • C'est une tradition très ancrée dans cinq départements français.
  • La LPO dénonce la souffrance causée aux oiseaux par cette méthode. De plus, certaines espèces protégées se font piéger.
  • L'association a déposé plainte contre la France devant la Commission européenne.

Le Conseil d’Etat a tranché. Le recours déposé en décembre 2017 par la Ligue de protection des oiseaux (LPO), contre la chasse à la glu, a finalement été rejeté le 28 décembre 2018. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Cette technique consiste à recouvrir de colle des tiges en bois, pour les cacher parmi les branches d’un arbre. Lorsqu’un oiseau se pose sur la glu, il reste prisonnier. Les chasseurs décrochent alors le volatile et le placent en cage. Il devient un « appelant » : grâce à son chant, d’autres oiseaux vont s’approcher, et les chasseurs leur tirer dessus. L’appelant est censé être libéré à la fin de la période de chasse.

Cette méthode de chasse, dite "traditionnelle", n’est autorisée que dans cinq départements en France : Alpes-de-Haute-Provence, Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Var et Vaucluse. Selon l'arrêté du 17 août 1989, elle ne peut être employée que pour capturer des grives (draines, litornes, mauvis et musiciennes) et des merles noirs, pendant la période de chasse fixée par le préfet. Selon l’arrêté, l’autorisation est permise « puisqu’il n’existe pas d’autre solution satisfaisante. »

Une histoire de traditions

Plus que de la chasse, il s’agit d’une tradition pour ces cinq départements. L’Association nationale de défense des chasses traditionnelles à la grive relate sur son site internet l’historique de cette méthode, qui remonterait au temps de l’empire grec. La colle était à l’époque faite de boules de gui, puis de morceaux de houx.

La chasse à la glu a été plusieurs fois interdite, jugée trop cruelle, avant d’être officiellement autorisée en 1989. C’est précisément cet arrêté que la LPO souhaitait abroger en déposant un recours auprès du Conseil d’Etat.

L’Association nationale de défense des chasses traditionnelles à la grive écrit dans un communiqué que la décision « met fin à une période extrêmement pénible pour tous les passionnés de ce mode de chasse, nombreux dans notre région. » Et de poursuivre : « Celle-ci a été marquée par un matraquage permanent, dans tous les médias, de la part des anti-chasse qui souhaitent faire interdire cette pratique ancestrale sur la base d’une argumentation essentiellement idéologique. »

Une méthode de chasse non-sélective ?

Allain Bougrain-Dubourg, le président de la LPO, dénonce la chasse à la glu pour deux raisons. La souffrance animale, tout d’abord. « Quand les oiseaux sont englués, prisonniers de la colle, ils se débattent, déplore-t-il. Le plus souvent, ils perdent des plumes qui sont arrachées. C’est un traitement qui me paraît inacceptable au XXIe siècle. » Selon des analyses faites auprès de vétérinaires par la LPO, les solvants utilisés par les chasseurs pour enlever la glu des oiseaux, seraient nocifs au bien-être des volatiles.

Vient ensuite l’argument de la non-sélection de cette méthode de chasse : « C’est un piégeage qui favorise la capture d’espèces protégées. N’importe quel oiseau peut se faire prendre. On a pu le constater en retrouvant des plumes arrachées comme celles des mésanges bleues, des gros-becs, ou même des faucons crécerelle et des verdiers. »

Les chasseurs ont annoncé avoir capturé 42.500 grives et merles l’année dernière. Une aberration selon Allain Bougrain-Dubourg, alors que le CNRS et le Muséum national d’histoire naturelle alertent sur le déclin de la population des oiseaux.

88.6 % des Français contre la chasse traditionnelle

Le ministère de la Transition écologique et solidaire a proposé à l’été 2018 une consultation publique en ligne sur les méthodes de chasse traditionnelles. Sur 5.667 réponses, seulement 579 (10 %) étaient pour le maintien de ces méthodes. 5.021 y étaient défavorables. Le 24 août 2018, le ministère concluait sa synthèse ainsi : « Compte tenu de la proportion d’avis défavorables calculée à 88,6 %, il est proposé que le contenu des projets de texte fasse l’objet de modification. »

Aucune modification sur les méthodes de chasses traditionnelles n’a été faite depuis, si ce n’est que François de Rugy, le ministre de la Transition écologique et solidaire, a abaissé le 27 septembre 2018 les quotas d'oiseaux pouvant être chassés dans l’année.

Les grives et les merles peuvent disperser énormément de graines via leurs fientes, ce qui contribue à créer de la végétation. Ces oiseaux constituent donc un élément important de notre biodiversité. Mais Allain Bougrain-Dubourg refuse de s’arrêter à l’argument de l’utilité : « Ce n’est pas parce qu’un oiseau ne nous semble pas directement utile qu’il mérite l’indifférence, affirme-t-il. Victor Hugo disait « Le beau est plus utile que l’utile. » Et Dieu sait que les grives et les merles sont beaux. »

La LPO a déposé plainte le 3 janvier contre la France devant la Commission européenne. L’association espère que l’instance européenne ira contre la conclusion du Conseil d’Etat. La décision ne sera rendue que dans plusieurs années. Le 9 décembre 2004, la Cour de justice de l’Union européenne avait condamné l’Espagne pour l’utilisation de glu à Valence.