Antarctique: Pourquoi la traversée de Colin O'Brady est un exploit

TRAVERSEE Près de 1.600 kilomètres sur l’Antarctique, c’est la traversée historique qu’a accomplie Colin O’Brady. Une performance dont on mesure difficilement l’ampleur…

Jean-Loup Delmas

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Colin O’Brady est le premier a réussir la traversée de l'Antarctique en solo et sans assistance.
Colin O’Brady est le premier a réussir la traversée de l'Antarctique en solo et sans assistance. — Colin O’Brady/Instagram
  • Colin O’Brady a parcouru 1.600 kilomètres dans l’Antarctique.
  • Un véritable exploit au vu des conditions climatiques du continent de glace.
  • L’humain semble toujours finir par vaincre les zones les plus extrêmes.

A son tour, l’Antarctique a été vaincu. L'Américain Colin O’Brady a fini jeudi la traversée à pied (enfin, à ski) de 1.600 kilomètres du continent, seul et sans assistance. Un authentique exploit au vu des conditions extrêmes qui sévissent sur cette terre austère et australe, et qui expliquent à elles seules pourquoi on a mis tant de temps à réussir un tel périple.

Yvon Le Maho, chercheur au CNRS étudiant les espèces polaires, dresse une rapide présentation du lieu, qui ne donne pas particulièrement envie d’y passer ses vacances : « C’est un territoire totalement inhospitalier et inhabité dans ses terres, impropre à la vie. Toute la faune se trouve concentrée sur les côtes, qui sont les seules parties vivables, et encore pour des animaux parfaitement adaptés à ces conditions extrêmes. » Le décor est planté, avant le dernier argument massu pour prendre conscience de la performance : « Aucun autre animal terrestre ne pourrait faire cette traversée. »

Adaptation complète au froid

Le chercheur ne résiste pas longtemps à parler avec passion de l’oiseau qu’il étudie le plus : le manchot empereur. Et ça tombe bien, l’évolution de ce drôle d'animal pour survivre sur cette terre de glace montre bien les conditions extrêmes qui y sévissent.

Déjà, physiologiquement, l’oiseau est un tank bâti uniquement dans un but : lutter contre le froid. Primo, avec une taille pouvant atteindre 1,22m pour un poids entre 20 et 40 kilos, les bestiaux sont grands. « Un énorme avantage contre le froid. Son rapport entre la surface exposée aux températures et le volume de chaleur produit est ainsi optimal. Une musaraigne dépense 25 fois plus d’énergie par unité de masse pour se réchauffer qu’un grand animal », raconte Yvon Le Maho. Ses extrémités fines lui sont également bien pratiques pour résister au froid. Surtout, il dispose d’un double pelage, le plus dense de tous les oiseaux, avec des plumes si hermétiques qu'elles feraient passer l’isolation de votre double-fenêtre pour de la camelote.

Mais les conditions sont si rudes pour la vie là-bas que le manchot a dû avoir une double adaptation : au-delà de ses caractéristiques physiques, une évolution comportementale s’est également opérée pour lui permettre de survivre. « C’est l’un des seuls animaux qui ne défend pas de territoire », avance Yvon Le Maho. Par un froid pareil, le manchot empereur se pèle en effet un peu trop les miches pour s’occuper de sécuriser une large zone. Les animaux se collent au contraire les uns aux autres et se serrent pour se réchauffer mutuellement. « Cela leur permet de créer un microclimat, plus propice à la survie », conclut le chercheur.

L'homme est un manchot pour l'homme

C’est bien mignon tout ça, mais du coup comment l’humain peut faire cette traversée qui serait impossible même pour des animaux disposant d'une évolution spécifique pour vivre là ? Eh bien comme pour le manchot empereur, tout est une question d’adaptation comportementale. « La grande force de l’humain comparé au reste du vivant, c’est sa capacité à toujours savoir créer des microclimats mieux adaptés à ses conditions », explique Yvon Le Maho. Ce qui explique que certains de nos congénères puissent grimper l’Everest, traverser des déserts ou donc parcourir l’Antarctique.

« Par exemple face au vent austral qui participe grandement au froid glacial, l’homme va facilement pouvoir construire un mur de neige pour se protéger derrière. C’est déjà un microclimat en soi, moins venteux et donc moins froid », détaille le chercheur. Et c’est une solution plus facilement individuelle que se serrer les uns contre les autres, prends ça le manchot empereur !

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Day 54: FINISH LINE!!! I did it! The Impossible First ✅. 32 hours and 30 minutes after leaving my last camp early Christmas morning, I covered the remaining ~80 miles in one continuous “Antarctica Ultramarathon” push to the finish line. The wooden post in the background of this picture marks the edge of the Ross Ice Shelf, where Antarctica’s land mass ends and the sea ice begins. As I pulled my sled over this invisible line, I accomplished my goal: to become the first person in history to traverse the continent of Antarctica coast to coast solo, unsupported and unaided. While the last 32 hours were some of the most challenging hours of my life, they have quite honestly been some of the best moments I have ever experienced. I was locked in a deep flow state the entire time, equally focused on the end goal, while allowing my mind to recount the profound lessons of this journey. I’m delirious writing this as I haven’t slept yet. There is so much to process and integrate and there will be many more posts to acknowledge the incredible group of people who supported this project. But for now, I want to simply recognize my #1 who I, of course, called immediately upon finishing. I burst into tears making this call. I was never alone out there. @jennabesaw you walked every step with me and guided me with your courage and strength. WE DID IT!! We turned our dream into reality and proved that The Impossible First is indeed possible. “It always seems impossible until it’s done.” - Nelson Mandela. #TheImpossibleFirst #BePossible

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Pardonnant ce tacle gratuit à son oiseau par ailleurs sympathique, le chercheur poursuit : « Un autre exemple évident, l’homme est la seule créature capable de vivre dans l’espace. Car il sait construire tout un microclimat adapté pour sa survie. » Et ne dites pas que c’est de la triche en argumentant qu’avec son physique seul, l’homme n’y arriverait jamais : « Tous les animaux en conditions climatiques aussi extrêmes ne comptent pas uniquement sur leur aptitude physiologique. » 

Alors l’homme est-il invincible ? Yvon Le Maho temporise vite cette mégalomanie : « Aussi grand soit l’exploit de Colin O’Brady, il ne faut pas oublier qu’il l’a fait l’été, et pas en hiver où les températures atteignent régulièrement les - 70 degrés. Températures qui rendent probablement la traversée impossible pour un homme sans assistance. » Parce que les murs de neige et la capacité à créer des microclimats, c’est bien joli, mais ça ne suffit pas toujours.