Japon: «La reprise de la chasse à la baleine est un non-sens économique»

INTERVIEW Le Japon a officialisé sa décision de reprendre une chasse commerciale de la baleine. Une décision polémique, que «20 Minutes» analyse avec François Chartier, chargé de la campagne Océan pour Greenpeace France et Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd…

Jean-Loup Delmas

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Illustration d'une baleine.
Illustration d'une baleine. — Brigitte Werner
  • Le Japon a décidé de recommencer la chasse commerciale à la baleine
  • L’annonce a provoqué les critiques de nombreuses associations
  • Interview de deux responsables d’entre elles pour en savoir plus

Ce mercredi, le Japon a annoncé quitter la CBI (Commission baleinière internationale) afin de reprendre la chasse commerciale à la baleine. Une décision qui a provoqué un immense tollé international. 20 Minutes s’est renseigné auprès de deux experts de la défense des baleines, François Chartier, chargé de la campagne Océan pour Greenpeace France et Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd, pour avoir leurs réactions et leurs éléments d’analyse.

Comment accueillez-vous la nouvelle du Japon qui reprend la chasse commerciale à la baleine ?

François Chartier, chargé de la campagne Océan pour Greenpeace France : On apprécie rarement lorsqu’un pays prend une décision unilatérale, encore plus ce genre de décision. Nous sommes pour le dialogue avec la CBI. Le Japon lui a décidé de se retirer de la CBI pour mener ses actions à bien, c’est forcément dommageable.

Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd : Pour nous, le retour de la chasse commerciale pour le Japon est paradoxalement plutôt une bonne nouvelle. Le Japon renonce à utiliser le prétexte scientifique qu’il a évoqué pendant des années. La fin de cette hypocrisie, contre laquelle nous avons lutté durant plus de dix ans, signifie notamment que les Japonais ne peuvent plus chasser dans le sanctuaire antarctique, ce qu’ils pouvaient faire tant qu’ils avaient le prétexte scientifique. Ce lieu va donc devenir un vrai sanctuaire.

La baleine à bosse est menacée de disparition dans l'Atlantique nord.
La baleine à bosse est menacée de disparition dans l'Atlantique nord. - CATERS/SIPA

 

Le tollé international que cela provoque vous semble justifié ?

Lamya Essemlali : C’est évidemment noble de s’indigner de cela et de s’opposer à la chasse à la baleine, mais il faut bien analyser la situation. Pour le moment, on ne va pas se leurrer, le Japon continuera de chasser des baleines. Le fait qu’il le fasse désormais sous un prétexte commercial limite énormément son champ d’action, et l’oblige à les chasser dans des zones qui sont plus faciles pour nous à protéger. Nous avons bien sûr l’intention de rester sur le front et de surveiller de près quelles vont être les prochaines opérations de chasse du Japon. C’est plus simple de les bloquer dans le Pacifique ou l’Atlantique que dans l’Antarctique. Cette décision réduit donc leur champ d’action tout en facilitant le notre.

L’un des arguments du Japon est que les populations de baleines sont en augmentation constante d’effectif, ce qui réautoriserait une chasse à la baleine ?

Lamya Essemlali :  Mais les baleines sont très loin d’être tiré d’affaire ! La chasse n’est pas la seule menace, il y a également une raréfaction des ressources, les collisions de plus en plus nombreuses avec les bateaux, la pollution des océans, la surpêche. 300.000 mammifères marins meurent chaque année dans les filets de pêche comme capture accidentelle. Un tel nombre de morts « accidentels » rend d’autant plus inacceptable qu’on en capture de façon volontaire. Arrêter la chasse, cela n’arrangera pas tout, mais cela reste le préalable indispensable.

François Chartier : Les Japonais disent « Les baleines ne sont pas en voie d’extinction », mais on est pas obligé de chasser des espèces qui ne seraient pas en en voie d’extinction. Et puis il y a tellement de menaces qui pèsent sur ces espèces, inutile de rajouter la chasse en prime. C’est ce qui rend le retrait du Japon de la CBI d’autant plus dommageable. La CBI se charge de protéger les baleines contre l’ensemble des risques.
 

Une baleine à bosse, dont certains groupes sont encore en voie d'extinction.
Une baleine à bosse, dont certains groupes sont encore en voie d'extinction. - ATLAS PHOTOGRAPHY/SIPA

 

Vient aussi le fameux argument de la tradition et de la culture…

François Chartier : On ne parle pas d’ici d’une tradition remontant au Moyen Âge, ancré dans la culture du Japon depuis des siècles. En réalité, la consommation de la baleine a surtout été réalisée lors de l’après-guerre, lorsque le pays manquait de ressources et de nourritures. Mais aujourd’hui, ouvrir une chasse commerciale, ça n’a aucun sens économique. Il n’y a pas de marché dessus. L’économie de la baleine est une économie du XIXe siècle, elle est derrière nous.

En réalité, ce sont deux visions qui s’opposent : une vision qui pense qu’une ressource doit être utilisée quel qu’elle soit si elle existe, contre une vision qui exprime l’idée qu’il n’y a pas de raison de chasser les cétacés et aucune justification pour exploiter des ressources dont personne ne veut. C’est bien sûr cette vision que nous défendons.

Lamya Essemlali : Beaucoup de nations ont déjà évolué, au-delà de leurs « traditions ». La France ou l’Australie par exemple étaient parmi les pires chasseurs de cétacés. Aujourd’hui, ce sont deux pays qui défendent les baleines, donc on ne perd pas espoir que le Japon évolue dans ce sens-là, mais il faudra le faire vite, et cela n’en prend pas le chemin. Surtout, il pèse de tout son poids économique pour empêcher les avancées de protection.

Une baleine et son petit jouent avec un dauphin à quelques centaines de mètres des côtes de Nouvelle-Galles du Sud (Australie), le 3 novembre 2016.
Une baleine et son petit jouent avec un dauphin à quelques centaines de mètres des côtes de Nouvelle-Galles du Sud (Australie), le 3 novembre 2016. - Mitch Oates / Periscope

 

Justement, comment expliquer que les solutions tardent à venir ?

Lamya Essemlali : Il y a donc l’influence du Japon sur chaque tentative d’évolution, et également l’absence de juridiction des eaux internationales, empêchant de protéger ces vastes zones. D’autres sanctuaires sont en cours d’étude mais se confrontent à l’opposition systématique du Japon.

François Chartier : L’avantage, c’est que de plus en plus de pays poussent pour la création de sanctuaires. Si l’économie de la chasse à baleine est bel et bien du XIXe siècle, une économie bien plus prospère et favorable à des pays moins puissants économiquement se développent autour de l’écotourisme sur les cétacés​. De fait, de plus en plus de voix s’élèvent pour les sanctuaires, qui sont de vraies sources d’économie pour plein de nations du Sud ou des tropiques. C’est une source d’espoir.

Est ce que voir une telle indignation de la part de l’opinion publique vous rassure sur vos actions ?

Lamya Essemlali : L’opinion publique se sent de plus en plus concerné et c’est une bonne chose. Les baleines sont des animaux charismatiques, majestueux, qui touchent le public. C’est un grand avantage qu’elles ont et il faut qu’on en profite pour les préserver. Si on n’arrive pas à sauver un animal aussi populaire, nous n’arriverons à préserver aucun animal.