COP24: Que pense-t-on à Katowice de la révolte «gilets jaunes»?

TRANSITION En faisant éclater au grand jour le décalage entre la diplomatie française, championne de la lutte contre le changement climatique, et son acceptation sociale par la population, la révolte des «gilets jaunes» pose forcément problème à Katowice…

Fabrice Pouliquen

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La question des« gilets jaunes » revient régulièrement à l'International Conference Center de Katowice, où se tient la COP24 jusqu'à vendredi.
La question des« gilets jaunes » revient régulièrement à l'International Conference Center de Katowice, où se tient la COP24 jusqu'à vendredi. — JANEK SKARZYNSKI / AFP
  • La COP24 se tient jusqu’à ce vendredi à Katowice dans le sud de la Pologne alors qu’en France la révolte des « gilets jaunes » se dirige vers un acte 5 ce week-end.
  • Forcément, le mouvement social fait s’interroger à Katowice les participants à la conférence et peut faire craindre le risque d’une instrumentalisation par les pays les plus réfractaires à initier leur transition énergétique.
  • Ce mouvement des « gilets jaunes » met surtout sur le tapis la question de la « transition juste », cette nécessité de prendre en compte dans les plans climat la reconversion des sites industriels impactés ou le poids des taxes sur le budget des revenus modestes.

De notre envoyé spécial à Katowice (Pologne),

Avez-vous entendu parler des « gilets jaunes » ? A Katowice, dans le dédale de couloirs de la COP24, la question appelle souvent la même réponse : « Oh yes, the yellow vest ! » lâchée en prenant une grande inspiration. Façon de se préparer à aborder un sujet compliqué.

Certes, à mesure que la COP24 s’approche de sa conclusion, les discussions se focalisent sur l’avancée des négociations pour mettre en œuvre l’Accord de Paris et relever les ambitions des pays. D’autant plus que celles-ci s’annoncent difficiles. Mais la crise sociale française, partie de la contestation contre la hausse du prix des carburants à la pompe, restera comme l’un des sujets sensibles de cette 24e conférence des parties sur les changements climatiques.

« Beaucoup d’inquiétudes en première semaine »

Le président polonais, Andrzej Duda, hôte de cette COP24, a mis les pieds dans le plat dans son discours d’investiture le 4 décembre. Il a insisté sur l’importance du consensus social comme condition de la réussite des politiques environnementales. « Ce matin, en me préparant pour la COP, j’ai allumé la télévision, j’ai vu ces images dans les rues de Paris, j’ai entendu ces gens ordinaires qui ne se sentent pas pris en compte », confiera-t-il plus tard au Monde. Andrzej Duda n’est pas le seul à se poser des questions.

Neil Makaroff, chargé des politiques européennes pour le Réseau Action Climat (RAC) comme Pierre Cannet, responsable « climat » au WWF France, disent être régulièrement interrogés sur ce qui se trame en ce moment en France. « Il y avait beaucoup d’inquiétude de la part des ONG, voire des négociateurs en première semaine », observe le premier. « Ce mouvement des "gilets jaunes" a fait éclater au grand jour ce décalage entre la France championne diplomatique dans la lutte contre le changement climatique et sa façon de faire dans la mise en œuvre du plan climat », précise Pierre Cannet.

La réponse du gouvernement – le l'annulation de la hausse de la taxe sur les carburant notamment – a braqué un peu plus l’attention à Katowice sur la France et son agenda climatique. « Avec cette grande question, relayée par une partie de la presse internationale : les Français sont-ils contre l’action climatique ? » expose Pierre Cannet. « C’est en effet la perception du mouvement qu’a une grande partie de l’opinion publique au Portugal, commence Luis Costa, de Get2C, une agence de consulting spécialisée sur les questions de transition énergétique [l’homme au béret dans le tweet ci-dessous].

Mais le Portugais a rallié Katowice en voiture électrique en faisant des arrêts à Bordeaux et Paris. « J’ai pu discuter avec des "gilets jaunes" et ainsi comprendre que la révolte était bien plus profonde qu’une simple remise en question de la hausse des prix du carburant. » Un point que dit aussi avoir compris Sarah-Mae Nelson, étudiante californienne en science climatique qui répondait aux questions des visiteurs, mardi, au stand de son université.

Le risque d’une instrumentalisation par les pays conservateurs ?

Le message commence peu à peu à passer en cette deuxième semaine, remarque Neil Makaroff. Il n’empêche, Brune Poirson, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, a tenu encore à rassurer mardi soir à la tribune de la COP24 : « La colère des gilets jaunes dépasse de loin la question climatique, a-t-elle rappelé. La France reste pleinement mobilisée pour réussir la neutralité carbone. »

C’est que cette question des « gilets jaunes » est loin d’être anodine dans la lutte contre le réchauffement climatique. « Il y a déjà le risque que cette crise sociale française soit instrumentalisée par les pays les plus réticents à mettre en place la transition écologique comme une preuve que les peuples ne sont pas prêts à faire des sacrifices et donc, qu’il ne faut rien faire », reprend Neil Makaroff.

C’est la stratégie à peine voilée de la Pologne. Le pays a mis à l’agenda de cette COP24 la question de l’acceptabilité sociale et économique de la transition écologique. En est sortie la Déclaration de la Silésie pour une transition juste et solidaire dans laquelle Emmanuel Macron est invité à trouver des réponses à la crise des « gilets jaunes ». « Il n’y a pas grand-chose de concret dans cette déclaration, juge Neil Makaroff. La notion de "transition juste" qu’utilise la Pologne est très vague. »

Une façon de mettre la « transition juste » sur le tapis

Malgré tout, la question de la « transition juste » reste pertinente et la révolte des « gilets jaunes », un cas d’école sur lequel se pencher. Luis Costa ne croit pas qu’un mouvement comme celui des « gilets jaunes » puisse voir le jour au Portugal. Ou du moins aille aussi loin. Pas plus que Daisuk Nato, scientifique du Center for International Forestry Research, pour le Japon. Question de culture de la revendication, disent-ils tous deux. Mais, dans ces deux pays, la transition écologique peut être source de crispation en accroissant les inégalités sociales et en laissant des personnes sur le carreau. « Nous avons aussi nos taxes sur les carburants ou l’énergie et leurs prix ont d’ailleurs fortement augmenté ces dernières années », illustre Daisuk Nato.

« Le Portugal a annoncé ce mercredi à la COP24 son plan climat », ajoute Luis Casto. Il prévoit d’entreprendre des changements profonds dans tous les secteurs de l’économie, ce qui pourrait être source de tensions. »

« Aucun pays n’est à l’abri de conflits autour de la transition énergétique », résume Sylvain Gaudreault, porte-parole du Parti québécois, lui aussi présent à Katowice. Il faudra forcément se pencher sur les enjeux de justice fiscale et de la reconversion des sites et territoires industriels centrés sur les énergies fossiles à mesure que les Etats engageront leur transition écologique.

De quelles réussites peut-on s’inspirer ?

Il y a pourtant quelques réussites dont on pourrait s’inspirer. Sur le volet de la reconversion, Pierre Cannet renvoie vers le Danemark et l’Espagne qui mènent en ce moment des plans de sortie du charbon « en concertation avec les syndicats et prévoyant de vraies mesures d’accompagnement pour les salariés. » Sur le volet de l’acceptabilité des taxes carbone, le responsable climat de WWF France renvoie cette fois-ci sur la Colombie-Britannique. « L’État canadien a instauré un prix carbone, explique-t-il. Mais il a passé beaucoup de temps à expliquer à quoi serviront les recettes, et comment cette redistribution permettrait aux classes moyennes et aux revenus modestes de s’y retrouver. »

Même souci de pédagogie en Californie, « où les taxes sur les carburants ont aussi beaucoup augmenté ces dernières années, raconte Sarah-Mae Nelson. Pourtant, en novembre, les Californiens ont voté pour leur maintien. Sans doute parce que l’argent récolté est massivement réinjecté pour améliorer les infrastructures ou aider les populations les plus démunies. Nous voyons facilement les bénéfices directs de ces aides. Peut-être n’explique-t-on pas assez ce point en France. » Peut-être, oui. « Disons que la France a mis la charrue avant les bœufs », regrette Pierre Cannet.