COP 24: «Il faut s’assurer qu’aucun Etat ne joue un double jeu», explique un écologue du Giec

INTERVIEW L’écologue Wolfgang Cramer, membre du Giec dont il a coécrit le premier chapitre du dernier rapport, détaille à « 20 Minutes » ses attentes vis-à-vis de la COP24 qui commence ce dimanche en Pologne…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Wolfgang Cramer, écologue CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale
Wolfgang Cramer, écologue CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale — Wolfgang Cramer
  • Deux mois avant la COP24, le Giec, groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, a publié un rapport sur les enjeux d’un réchauffement climatique stabilisé à 1,5°C d’ici 2100
  • Pour l’écologue Wolfgang Cramer, membre du Giec, les Etats membres de la COP24 doivent retenir de ce rapport la nécessité d’approcher le plus possible de cette trajectoire de 1,5°C.
  • Et il attend qu’à Katowice, en Pologne, cette COP24 règle la question de la «transparence». Il s’agira de mettre en place les mécanismes pour connaître précisément les émissions de gaz à effet de serre de chaque pays et suivre les engagements pris.

Parmi les scientifiques du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, Wolfgang Cramer fait partie des anciens. L’écologue allemand, directeur de recherche CNRS à l ’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale, était le co-auteur du premier chapitre du dernier rapport du Giec publié début octobre. « Celui qui donnait les éléments de cadrage et de contexte sur les enjeux d’un réchauffement climatique stabilisé à 1,5°C d’ici 2100, précise-t-il. Mais j’y suis sinon depuis une vingtaine d’années et j’ai participé à de nombreux rapports. »

Suffisamment pour avoir un regard connaisseur sur les Conférences des parties sur les changements climatiques – les fameuses COP- et des attentes particulières sur celle qui s’ouvre ce dimanche à Katowice, dans le sud de la Pologne. Wolfgang Cramer répond aux questions de 20 Minutes.

Le dernier rapport du Giec avait-il pour mission de préparer la COP24 de Katowice ?

Pour rappel, le Giec a pour fonction d’assurer la coordination entre les scientifiques experts des questions climatiques et les Etats membres de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Autrement dit à fournir à ces derniers les évaluations détaillées de l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique. Nous avons donc l’habitude au Giec de rendre des rapports en amont d’une COP.

La particularité du rapport d’octobre dernier est qu'il a été précisément commandé par la COP elle-même. C’est une première. Avec l’Accord de Paris sur le Climat, la communauté internationale s’engageait à contenir le réchauffement climatique à 2°C d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle (fin XIXe siècle) et à déployer les efforts pour viser les 1,5°C. Les Etats membres de la COP voulaient savoir quels seraient les obligations et les avantages d’un tel engagement. Nous avons étudié alors les différences d’impact entre un réchauffement climatique global de 1,5°C et un scénario à 2°C. Jusque-là, le Giec s'attachait surtout à prévoir les conséquences du changement climatique aux rythmes de nos émissions actuelles de nos émissions de gaz à effet de serre [plus proche d'une trajectoire de +3°C d'ici 2100].

Que doit retenir la COP24 de ce rapport ?

Deux choses. Elle doit déjà retenir que même en parvenant à contenir la hausse à 1,5°C d’ici 2100, ce réchauffement climatique aura des conséquences importantes pour la vie sur Terre, en termes de fréquence et d’intensité des événements météorologiques extrêmes, d'impact sur la biodiversité, d’accès à la nourriture et à l’eau, la stabilité des économies etc. Nous constatons déjà aujourd’hui une hausse moyenne de la température de 1°C depuis l’ère préindustrielle et nous constatons déjà l’intensification de certains de ces événements météorologiques extrêmes. En témoigne la série d’incendies records en Californie cet été.

Le deuxième enseignement du dernier rapport du Giec est de montrer qu’entre un scénario à 1,5°C et un scénario à 2°C,les différences d’impact sont importantes. Prenons par exemple l’élévation du niveau global de la mer : le scénario à 2°C laisse craindre une augmentation de 70 à 80 cm de l’élévation moyenne du niveau de la mer d'ici à 2100. A 1,5°C, c’est déjà dix centimètres de moins. C'est loin d'être anodin pour les régions les plus exposées à cette montée des eaux. C’est une conséquence indéniable de notre dernier rapport : presser la communauté internationale de déployer tous les efforts possibles pour approcher la trajectoire de 1,5°C. De ne pas se contenter d’une trajectoire à 2°C.

Qu’attendez-vous alors de ces quinze jours de COP24 à Katowice ?

Qu’elle établisse précisément les règles de la transparence. Ce sera LE sujet à Katowice. Nous connaissons aujourd’hui les grands impacts mondiaux auxquels le réchauffement climatique nous confrontera à l’avenir. Ils sont de moins en moins discutés. Nous avons aussi cet Accord de Paris sur le climat qui engage la communauté internationale à agir pour contenir le réchauffement climatique. Il reste à définir les règles de mise en œuvre de cet accord, c’est tout l’enjeu de la COP24. Cet accord ne prévoit pas de sanctions pour un Etat qui ne respecterait pas ou ne parviendrait pas à respecter un engagement pris. En revanche, il insiste beaucoup sur la notion de « transparence ». Il s'agit de mettre en place les mécanismes pour connaître précisément les émissions de gaz à effet de serre de chaque pays, de suivre leurs engagements et de s’assurer qu’aucun Etat ne joue un double jeu, en affichant des engagements forts mais en menant une politique inverse en interne. Ce n’est pas gagné d’avance. Il est fort à parier même qu’à Katowice des pays tentent de limiter cet impératif de transparence.

Quel sera désormais le travail du Giec maintenant que nous avons une relative bonne connaissance scientifique du changement climatique et de ses impacts ?

C’est une bonne question en effet. Le Giec est constitué de trois groupes de travail. Le premier porte sur la physique du climat et sur les observations et prévisions du changement climatique. Le deuxième groupe travaille sur les impacts du changement climatiques et le troisième, enfin sur les réponses à apporter au changement climatique. Il est possible que ces deux derniers groupes montent en puissance ou du moins que leurs travaux retiennent plus à l’avenir l’attention des médias. Mais le groupe 1 garde son importance. Nous avons toujours besoin d’affiner nos prévisions sur le changement climatique. A l’échelle des régions notamment. Je participe par exemple en ce moment à un grand travail sur les risques associés au changement climatique pour le bassin méditerranéen. Il reste beaucoup de choses à faire dans ce domaine.