COP24: «Pour mener à bien cette transition écologique, nous aurons besoin de quelque chose de plus révolutionnaire», estime Cyril Dion

INTERVIEW Alors que la COP24 a commencé ce dimanche et qu’il revient avec un nouveau documentaire, le militant écologiste Cyril Dion, réalisateur de « Demain », répond aux questions de « 20 Minutes »…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Le cinéaste Cyril Dion à Hollywood, le 21 avril 2016
Le cinéaste Cyril Dion à Hollywood, le 21 avril 2016 — VALERIE MACON AFP
  • Le réalisateur et militant écologiste Cyril Dion revient avec un nouveau documentaire, Après-Demain qui sera diffusé le 11 décembre à 20h50 sur France 2.
  • Avec la journaliste Laure Noualhat, il fait un nouveau tour d’horizon des solutions individuelles et collectives pour engager la transition écologique présentées trois ans plutôt dans Demain.
  • Le réalisateur fait du récit de ces histoires le meilleur carburant pour initier la transition écologique. Bien plus en tout cas que la COP24.

Si raconter une histoire qui fait du bien était le meilleur carburant pour initier la transition écologique ? Cyril Dion, cofondateur du Mouvement Colibris, et l’actrice Mélanie Laurent ont tenté le coup avec un tour du monde des solutions individuelles et collectives déjà à l’œuvre face aux défis environnementaux et sociétaux. Leur film, Demain, sorti en 2015, a dépassé le million de spectateurs en France, a été diffusé dans 27 pays et a décroché le César 2016 du meilleur documentaire.

Cyril Dion revient avec Après-Demain*, nouveau documentaire co-réalisé avec la journaliste Laure Noualhat et destiné à faire le point sur l’avancée des solutions présentées trois ans plus tôt. Alors que commence la COP24, grand sommet de l’ONU sur le climat, et alors que la question écologique a pris une tout autre ampleur dans le débat public, le réalisateur répond aux questions de 20 Minutes.

Attendez-vous beaucoup de cette COP24 qui démarre ce lundi à Katowice en Pologne ? Y placez-vous beaucoup d’espoirs ?

Je ne demande qu’à être surpris… Mais non, je ne fonde pas de grands espoirs dans cette COP24. Je ne dis pas que ces COP ne sont pas des moments politiques importants. Que 195 pays ratifient l’Accord de Paris sur le climat, né de la COP21, en 2015, est un joli succès diplomatique. C’est une manière de reconnaître qu’il y a un problème aujourd’hui et qu’il faut s’attacher à limiter le réchauffement climatique en dessous des 2°C [par rapport à l’ère préindustrielle] et même faire tout notre possible pour le limiter à 1,5°C. Mais pour mener à bien cette transition écologique, nous aurons besoin de quelque chose de plus profond encore, de plus révolutionnaire. Or, je doute de la capacité des gouvernements en place à engager ces changements radicaux. Ils sont les gestionnaires de nos modèles actuels : de sociétés néolibérales, consuméristes, fondées sur une croissance matérielle infinie. C’est incompatible avec ce qu’il faudrait mettre en place pour stopper le réchauffement climatique, la perte des forêts, l’extinction des espèces etc.

Était-ce alors le point de départ de Demain : proposer un tour d’horizon des pistes d’action déjà à l’œuvre pour engager la transition écologique ?

Le point de départ de Demain est de proposer un nouveau récit, un nouvel imaginaire. J’ai suffisamment milité et travaillé dans des ONG pour comprendre que celles-ci passent un temps infini à dénoncer, décrypter, alerter. Ce travail est important mais, bien souvent, il ne reste plus beaucoup d’énergie ensuite pour proposer un horizon, un récit de ce que pourrait être un monde véritablement écologique. Or l’imaginaire est très certainement le carburant le plus mobilisateur pour les être humains. Dans Demain, nous parlions ainsi de permaculture, d’agroforesterie, de fermes urbaines, de monnaies locales, des coopératives citoyennes de production d’énergies solaires… Nous ne disons pas que ces solutions suffisent à elles seules pour réussir cette transition écologique. Nous montrons en revanche que vivre dans une société basée sur un capitalisme à outrance n’est pas une fatalité.

Dans Après-Demain, vous repartez sur le terrain montrer ce que sont devenues ces initiatives présentées trois ans plus tôt. Quel bilan tirez-vous ?

Elles se développent et de nouvelles se créent. Est-ce que cela va assez vite ? Évidemment non. Rien qu’en France, les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) sont reparties à la hausse en augmentant de 3% en 2017. Mais dans mon travail, je m’intéresse surtout à la question du changement culturel, à ce point de bascule qui, lorsqu’il est atteint, fait que nous changeons notre façon de voir le monde. Un exemple : la Première Guerre mondiale a permis de faire beaucoup avancer le droit des femmes en Occident. Les hommes étant massivement partis au front, elles ont prouvé qu’elles étaient tout à fait aptes à tenir leurs postes, mettant à mal les préjugés de l’époque. Beaucoup de pays leur accordèrent le droit de vote au lendemain de cette guerre. Sur la question écologique, je pense sincèrement que nous sommes plus proches aujourd’hui de cette bascule culturelle que lorsque nous avons tourné Demain en 2014. C’est même flagrant. Il suffit de voir le nombre de papiers que consacrent les médias aujourd’hui au réchauffement climatique. En parallèle, il y a cette grogne sociale qui monte contre les inégalités qui se creusent. La révolte des «gilets jaunes» en est d’une certaine façon l’illustration.

Justement, les «gilets jaunes» ne sont-ils pas la preuve qu’on se mobilise plus aisément pour défendre notre pouvoir d’achat que pour la défense de l’environnement ?

Il ne faut pas laisser croire que les deux s’opposent forcément. C’est tout le problème d’ailleurs de l’enquête Ifop pour le Journal du Dimanche [édition du 17 novembre]. 62 % des sondés considéraient que la politique à mener pour ces prochaines années devait être de « donner la priorité au pouvoir d’achat, quitte à aller moins rapidement sur la transition énergétique ». En posant la question ainsi, il n’est pas étonnant que la majorité des répondants optent pour le pouvoir d’achat, pour ce qui a une incidence directe sur leur quotidien. Mais si on propose aux «gilets jaunes» de descendre dans la rue pour une meilleure répartition des richesses ou pour mettre fin à la non-taxation du kérosène [carburant fossile utilisé dans l’aviation, très polluant], nous obtiendrons alors très certainement un « oui » massif. Encore plus même si on s’assure que l’argent ainsi généré servira à la transition énergétique. A rénover par exemple les passoires énergétiques qui nous servent parfois de logements. Non seulement, nous réduirions nos émissions de GES mais nous ferions gagner du pouvoir d’achat à des foyers qui aujourd’hui dépensent plus chaque mois en facture d’énergie qu’en loyer.

Mais par quoi commencer ? Une feuille de route des actions à mener pour contenir le réchauffement climatique à 1,5°C commence-t-elle à se dessiner ?

L’écologiste américain Paul Hawken a fait ce travail. Il faut lire Drawdown, comment inverser le cours du réchauffement planétaire [col. Domaine du possible, Actes Sud] paru en avril dernier. Avec une coalition internationale de 70 chercheurs et à partir de modélisations mathématiques, Paul Howken a établi une liste des 80 solutions les plus efficaces pour inverser le cours du changement climatique… à condition de les développer massivement dans le monde entier. La solution la plus efficace entre toutes, selon Paul Hawken et son équipe, consiste à gérer plus proprement les gaz frigorigènes, comme les hydrofluorocarbures (HFC) contenus dans nos appareils produisant du froid. Nos climatiseurs, congélateurs, réfrigérateurs… Ces gaz frigorigènes ont une capacité à réchauffer l’atmosphère bien supérieure à celle du dioxyde de carbone. En octobre 2016, à Kigali (Rwanda), 170 pays se sont mis d’accord pour éradiquer les HFC et les remplacer par du propane ou de l’amoniac par exemple. Les pays à hauts revenus commenceront en 2019. Les autres un peu plus tard.

Paul Hawken met le développement de l’éolien en mer en solution numéro deux et la lutte contre le gaspillage alimentaire en trois. L’éducation des filles est la solution numéro six. S’appuyant sur une étude parue dans Science en 2011, Paul Hawken rappelle que les femmes qui ont fait des études gèrent en effet activement leur contraception et leurs enfants, moins nombreux, sont en meilleure santé. La septième solution, c’est la planification familiale, c’est-à-dire la possibilité donnée à toutes les femmes de faire des enfants par choix plutôt que par hasard et la possibilité de planifier leur nombre et leur rythme. Si on réunit la 6 et la 7, alors, pour Paul Hawken, cela devient le chantier prioritaire auquel s’atteler pour inverser le cours du réchauffement planétaire.

* « Après-Demain » sera diffusé le mardi 11 décembre prochain sur France 2 à 23h15. Deux jours plus tôt, la même chaîne diffusera « Demain » à 22h45.