VIDEO.«Black Friday»: « Nous nous interrogeons de moins en moins sur nos modèles de consommation », explique l'initiatrice du «Green Friday»

CONSOMMATION Réparer plutôt qu’acheter neuf... La contre-attaque au «Black Friday» s’organise, elle s’appelle «Green Friday». Et elle aussi prend de l’ampleur. Olivia Stauffer, du réseau de réemploi Envie à l’origine du mouvement, répond à «20 Minutes»...

Fabrice Pouliquen

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Le site d'Allonnes (Sarthe) de l'entreprise Envie récupère équipements électriques et électroniques d'occasion pour recycler ce qui peut l’être.
Le site d'Allonnes (Sarthe) de l'entreprise Envie récupère équipements électriques et électroniques d'occasion pour recycler ce qui peut l’être. — GILE MICHEL/SIPA
  • Le «Black Friday», vaste opération de promotions venue des Etats-Unis, décolle en France depuis 2016. L’édition 2018 devrait battre de nouveaux records.
  • En face, la résistance s’organise avec le «Green Friday» qui tente d’alerter les consommateurs sur les impacts, notamment écologiques, de cette frénésie consumériste.
  • Lancé pour la première fois en 2017, ce «Green Friday» devrait lui aussi prendre de l’ampleur cette année avec une centaine d’ateliers de réparation, de couture et de « Do-it-yourself » organisés un peu partout en France.

Jusqu’où ira cette année le «Black Friday» ? Venue des Etats-Unis, où elle est traditionnellement organisée au lendemain de Thanksgiving, cette journée de promotions massives, qui touchent aussi des produits habituellement peu soldés (ordinateurs, smartphones…) a démarré timidement en France en 2013. Mais depuis 2016, c’est l’escalade.

 


La Fevad, la fédération française du e-commerce et de la vente en ligne, table sur un volume d’affaire des ventes en ligne durant les quatre prochains jours- le «Black Friday» ne durant pas que le vendredi- atteignant 1,3 milliard d’euros. « Ce serait nettement mieux que pour l’édition 2017, qui était déjà en hausse de 36 % par rapport à 2016 », glisse-t-on à la Fevad.

A Envie, on fera tout pour que la prophétie ne se réalise pas. L’an dernier déjà, ce réseau national d’entreprises de réemploi, spécialisé dans la réparation et la vente d’occasion d’appareils électroniques, avait initié le « Green Friday ». Une sorte d’anti « Black-Friday », pour responsabiliser le consommateur et lui proposer des alternatives à la frénésie consommatrice. La contre-attaque est reconduite cette année et « elle aussi prend de l’ampleur », prévient Olivia Stauffer, porte-parole du réseau Envie. Elle répond aux questions de 20 Minutes.

Quelle forme prendra cette année le « Green Friday » ?

En 2017, le « Green Friday » s’était résumé à des ateliers de réparation et/ou de « Do it yourself » (DIY) («Faites-le vous-même») proposés dans la cinquantaine de points de vente du réseau Envie à travers la France. L’idée était de présenter les alternatives à l’achat d’un objet neuf. Cette année, le concept est globalement le même. Il s’articulera autour de conférences, d’ateliers de réparation d’objets électroniques, d’ateliers couture, des ateliers de DIY. Mais le « Green Friday » ne se limite plus du tout au réseau Envie. Quatre autres membres ont rejoint le groupe fondateur : Emmaüs, Altermundi (entreprise d’insertion axée sur le commerce équitable), le REFER (Réseau francilien des acteurs du réemploi), DreamAct, (une e-boutique axée sur la consommation responsable) et Ethiquable (coopérative spécialisée dans la vente de produits bio issus du commerce équitable). A ces cinq membres fondateurs s’ajoutent surtout à ce jour 180 autres associations et entreprises. Celles-ci s’engagent à ne pas faire de promotions pendant ce «Black Friday», à mettre en place des ateliers de sensibilisation à la réparation dans leurs magasins mais aussi à reverser 15 % du chiffre d’affaires de cette journée de « Black Friday » à des associations qui promeuvent une économie responsable ou luttent contre l’obsolescence programmée. Comme Zero Waste France, Hop !, les Amis de la Terre ou Ethique sur l’Etiquette.

De grandes entreprises ont rejoint ce mouvement ?

Non, il n’y a malheureusement pas de grands acteurs français du commerce. Mais certains nous ont tout de même manifesté un certain intérêt et nous espérons qu’ils nous rejoignent en 2019. En attendant, nous avons déjà une foule d’acteurs intéressants parmi les 180 membres qui ont déjà rejoint le « Green Friday ». Des recycleries, Oxfam, brocantelab-Selency, une brocante en ligne communautaire… Au total, nous approcherons la centaine d’événements ces trois prochains jours sur le territoire national, entre les divers ateliers et conférences.

Qu’est-ce qui ne va pas avec ce « Black Friday » ?

Nous ne sommes pas anti-consommation. Nous voulons en revanche alerter sur nos modes d’achat actuels qui sont insoutenables sur le long terme pour la planète. Le « Black Friday » en est l’illustration parfaite. C’est une pure opération marketing. L’association de consommateurs UFC-Que chosir le dénonce régulièrement depuis 2015, en comparant les prix de milliers de produits pratiqués sur les 20 sites français de e-commerce le jour du « Black Friday » et ceux pratiqués une semaine avant. Résultat : la moyenne des réductions lors du « Black Friday » est inférieure à 2 %. Bien loin donc des promesses martelées dans les campagnes publicitaires. Malgré tout, les chiffres de vente explosent, ce qui montre bien que nous nous interrogeons de moins en moins sur nos modèles de consommations. C’est d’autant plus préjudiciable que chaque objet a une face cachée. Mais l’oublions aujourd’hui tant nous sommes déconnectés des conditions sociales et environnementales dans lesquelles les biens qu’on achète sont produits.

En septembre dernier, l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a publié une étude sur cette face cachée de nos objets. Elle soulignait déjà que les Français pensent posséder en moyenne 34 équipements électriques et électroniques par foyer, alors ils en possèdent en réalité 99 en moyenne… Et six d’entre eux ne sont pas utilisés. Cette même étude mesurait aussi l’impact environnemental de nos biens de consommation. Là encore, les chiffres sont marquants. La fabrication d’un téléviseur de 11 kg nécessite par exemple de mobiliser 2,5 tonnes de matières premières et émet autant de gaz à effet de serre qu’un trajet en avion entre Paris et Nice. Le textile est aussi un très bon exemple. C’est l’un des deux secteurs qui fait le plus de ventes lors du « Black Friday ». Nous achetons aujourd’hui en moyenne 70 % d’habits en plus qu’il y a quinze ans et chaque article est gardé deux fois moins longtemps. Or, la confection de 50 kg de vêtements nécessite de mobiliser 2,5 tonnes de matières premières.

Les alternatives sont-elles aujourd’hui suffisamment développées pour se passer d’acheter du « neuf » ?

Bien sûr, il y a de nombreuses alternatives aujourd’hui à l’achat de biens d’équipements neufs. C’est réparer plutôt que jeter ; encourager l’achat d’occasion et local ; entretenir ses équipements pour allonger leur durée de vie… Nous faisons le constat chaque jour au sein de notre réseau Envie : une grande partie des équipements électroniques jetés par les particuliers sont parfaitement réparables et peuvent repartir pour cinq voire dix ans. Le cas des smartphones est marquant : les Français en changent en moyenne tous les deux ans alors que, dans 88 % des cas, ils fonctionnent encore.

Il existe d’ores et déjà en France tout un réseau de recycleries, d’ateliers de réparation, de magasins et site Internet spécialisés dans la vente de biens d’occasion. Et le réseau s’étoffe. Le réseau Envie est un bon exemple. Nous sommes partis d’un magasin en 1984 à notre lancement, à 45 aujourd’hui. En 2017, nous avons fait quatre nouvelles ouvertures. Pour nous, c’est beaucoup. Notre clientèle s’élargit aussi. Nous nous adressions initialement à des personnes qui n’avaient pas forcément les moyens de s’équiper dans les commerces classiques. Aujourd’hui, s’ajoutent des consomm’acteurs qui préfèrent acheter une machine d’occasion dont l’impact environnemental est plus faible qu’un bien neuf. C’est cette prise de conscience là que nous essayons d’essaimer avec le « Green Friday » : derrière chaque acte d’achat, le consommateur a un pouvoir.