Méditerranée: Des scientifiques planchent sur un état des lieux du réchauffement climatique

INTERVIEW Des inondations côtières aux maladies dues aux moustiques, les conséquences du réchauffement climatique seront importantes en Méditerranée, estime l’écologue Wolfgang Cramer…

Propos recueillis par Caroline Delabroy

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Inondation le 28 novembre 2014 à La Londe-les-Maures dans le sud de la France
Inondation le 28 novembre 2014 à La Londe-les-Maures dans le sud de la France — Bertrand Langlois AFP
  • Pour la première fois, un consortium de scientifiques a entamé une synthèse des multiples enjeux environnementaux qui touchent les populations du bassin méditerranéen entier.
  • Dans cette région, la température annuelle a déjà augmenté de 1,4 °C depuis l’ère préindustrielle, soit 0,4 °C de plus que la température globale.
  • Avant un rapport attendu fin 2019, une première étude pointe les risques liés aux inondations et à la santé humaine.

C’est un peu le GIEC du bassin méditerranéen. A la manière du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, dont le dernier rapport pointe la menace d’emballement au-delà d’1,5 °C de réchauffement climatique, le réseau MEDECC - pour « Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change » - entend jouer le rôle de vigie du climat pour cette zone géographique.

L’objectif : produire d’ici fin 2019 un premier rapport d’évaluation des risques environnementaux et climatiques en région méditerranéenne. Une première étude a été dévoilée dans la revue Nature Climate Change, qui dénonce les conséquences du réchauffement climatique sur, notamment, les maladies et les inondations côtières. Explications avec  Wolfgang Cramer, directeur de recherches CNRS à l’institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), qui dirige le consortium de près de 400 scientifiques chargés de faire la synthèse des multiples enjeux environnementaux qui touchent les populations du bassin méditerranéen.

Wolfgang Cramer, écologue CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale

Pourquoi une étude spécifique sur le bassin méditerranéen ?

La partie européenne du bassin méditerranéen est très bien prise en compte par le GIEC. En revanche, il n’y a pas de vision partagée sur l’Afrique et le bassin oriental. L’enjeu n’est pas l’absence de connaissances, mais le manque de synthèse. Il y a tellement de savoirs sur les différents aspects des changements environnementaux que c’est un grand travail de faire cette synthèse. L’étude parue dans Nature Climate Change est une première étape, une espèce de teaser. Comme pour le GIEC, la publication du rapport final sera accompagnée d’un résumé pour les décideurs. Cette approbation au niveau des gouvernements est très importante. Il n’est pas possible de dire après qu’on n’en avait pas entendu parler. Elle est là la force du GIEC. Nous avons souhaité faire la même chose.

Est-ce qu’il y a une spécificité du réchauffement climatique en Méditerranée ?

Le réchauffement dans la région est plus important que pour la planète. On a vécu depuis l’ère préindustrielle, autrement dit le milieu du XIXe siècle, 1 degré de réchauffement global. Pour la Méditerranée, la hausse de température est de 1,4 degré. D’autres régions connaissent des niveaux similaires, comme la Californie ou l’Afrique du Sud. La situation n’est pas totalement unique dans le bassin méditerranéen, mais elle est préoccupante.

Quels sont les aspects du changement climatique les plus inquiétants ?

Il y a deux aspects que je considère préoccupants, au-delà même de la question du réchauffement. C’est d’abord la question de l’acidification de la mer, qui touche la culture méditerranéenne où l’on vit beaucoup de la richesse de la biodiversité. Je pense notamment aux pêcheurs. L’autre point est la hausse du niveau de la mer, qui est aussi en accélération et risque de dépasser les estimations récentes. Ce phénomène est lié comme ailleurs à la déstabilisation des calottes glaciaires, sauf que c’est plus sensible dans cette zone géographique du fait de l’absence des marées. On ne peut pas faire de projections précises, mais des scénarios. Soit on reste dans l’Accord de Paris et on voit l’augmentation du niveau de la mer limitée, ou alors on ne le fait pas et on en paye le prix pour une partie importante des zones humides et des sites autour de la Méditerranée, à l’image de Venise inondée.

Vous évoquez dans l’étude les inondations côtières importantes en Méditerranée. Là aussi, est-ce nouveau ?

A priori, les inondations comme on a vu dans l’Aude, provoquées par de très fortes pluies de type méditerranéennes, ne sont pas quelque chose de nouveau. C’est une zone touchée traditionnellement par des pluies fortes d’automne. En revanche, elles étaient plus fortes et plus violentes à cause de la différence de température entre la mer et la terre. La connexion avec le réchauffement se situe là. Parmi les autres facteurs aggravants, il y a aussi l’utilisation des terres.

L’autre aspect important de votre étude est l’impact du réchauffement sur la santé humaine en Méditerranée…

Les études montrent que, surtout dans les grandes villes, les nuits deviennent tellement chaudes en été qu’il y a plus de risques cardio-vasculaires parce que les gens ne peuvent pas se reposer correctement. On ne peut pas chiffrer le phénomène, mais c’est un facteur connu et étudié. C’est une préoccupation car cela touche les populations défavorisées, qui ne peuvent pas se payer une bonne climatisation, et les pays pauvres du sud. Pour les maladies respiratoires, il y a plutôt une connexion avec les facteurs liés à la pollution aérienne des voitures et industries polluantes. Concernant les maladies infectieuses (virus du Nil Occidental, dengue, chikungunya, etc.), on voit que les insectes se redistribuent plus vers le nord pour se reproduire. Cela augmente le risque de ces maladies dans cette zone.

Pensez-vous, comme Nicolas Hulot, que la société dans son ensemble n’est pas à la hauteur des enjeux environnementaux ?

Nous sommes des scientifiques, notre démarche n’est pas politique ou militante. Nous partageons des indicateurs solides scientifiques, et oui, nous avons l’impression qu’il n’y a pas une vraie écoute de ces enjeux. Cela ne va pas du tout assez vite par rapport aux objectifs. L’Accord de Paris, il faut le défendre tous les jours. Il faut alerter que le chemin sur lequel on est ne correspond pas à cet accord. Se battre contre les prix des carburants, comme aujourd’hui les gilets jaunes ? C’est absurde. Comme si demain n’existait pas pour nos enfants.