Energie: Supprimer le chauffage au fioul d’ici dix ans, un objectif jouable ?

MESURE C’est l’une des annonces fortes lancées ce mercredi matin par Edouard Philippe parmi la série de mesures pour atténuer la hausse des prix de l’énergie. Encore 3,5 millions de foyers se chauffent aujourd’hui au fioul domestique. Très polluant et de plus en plus cher...

Fabrice Pouliquen

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3,5 millions de résidences principales sont encore chauffées au fioul en France. Soit 12% des foyers.
3,5 millions de résidences principales sont encore chauffées au fioul en France. Soit 12% des foyers. — TBIT/Pixabay
  • Edouard Philippe veut débarrasser la France, d’ici dix ans, des chaudières à fioul, qui émettent bien plus de CO2 que d’autres solutions déjà existantes.
  • 3,5 millions de résidences principales sont encore chauffées au fioul en France. Soit 12 % des foyers.
  • Malgré l’instauration de coups de pouce financier, les conversions vers des chaudières moins polluantes restent relativement faibles. La hausse du prix du fioul pourrait changer la donne.

Supprimer les chaudières individuelles au fioul d’ici dix ans. Edouard Philippe a annoncé la couleur ce mercredi matin en dévoilant une série de mesures pour atténuer la hausse des prix de l’énergie dans le budget des ménages à trois jours de la mobilisation des « gilets jaunes ». « Nous allons développer la prime à la conversion des chaudières pour faire en sorte que les Français puissent se libérer de cette contrainte extraordinaire d’utiliser le fioul pour se chauffer », a poursuivi le Premier ministre.

Si le chauffage au fioul, un dérivé du pétrole, est dans le collimateur depuis plusieurs années maintenant, c’est pour le double inconvénient qu’il représente. Il est déjà source de pollution aux particules fines. Mais comme tout combustible fossile, il émet aussi une quantité importante de dioxyde de carbone. Plus en tout cas que les autres modes de chauffage, rappelle l’ Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) dans un avis sur les modes de chauffage dans l'habitat individuel.

Encore 3,5 millions de résidences chauffées au fioul

De quoi peser lourd dans les émissions annuelles de gaz à effet de serre de la France, reparties à la hausse en 2017 ? Jean-Baptiste Lebrun, le directeur du CLER-Réseau pour la transition énergétique, une association impliquée sur les questions de rénovation énergétique, invite à ne pas exagérer. « Le secteur des transports représente 25 % des émissions de gaz à effet de serre françaises, rappelle-t-il. Les émissions du secteur du bâtiment, dans lesquelles sont comptabilisées celles des chauffages au fioul, ne représentent "que" 20 %. »

Et la proportion tend à baisser à mesure que les Français se détournent de cette source d’énergie pour se chauffer. En 1970, 68 % du parc de résidences principales, en France, se chauffaient au fioul, selon l’Ademe. La proportion est tombée à 14 % en 2012 et 12 % aujourd’hui. Soit tout de même encore 3,5 millions de résidences principales*.

Les profils sont assez variés. « On trouve encore des copropriétés se chauffant au fioul dans le 16e arrondissement, illustre Jean-Baptiste Lebrun. Mais ces 3,5 millions de résidences chauffées au fioul se situent principalement en milieu rural, dans des zones qui avaient difficilement accès à d’autres formes d’énergies à l’époque de leur construction. Notamment au réseau de gaz naturel. On parle aussi, essentiellement, des logements anciens, pas forcément bien isolés. »

Des solutions alternatives aujourd’hui

Peut-on alors, dans les dix ans à venir, en finir avec les chaudières à fioul comme le promet ce mercredi Edouard Philippe ? Des alternatives existent en tout cas aujourd’hui. « Plus performantes à l’usage et moins polluantes que le fioul », précise l’Ademe. L’agence en cite deux notamment :

  • Les pompes à chaleur. Elles chauffent un logement grâce aux calories contenues dans l’environnement autour de la résidence. Dans la terre, l’eau ou l’air suivant les solutions.
  • Les chaudières biomasse. Elles chauffent par combustion classique comme les chaudières au fioul, mais elles substituent les énergies fossiles par des énergies renouvelables. Du bois et ses sous-produits (sciure, écorce…) ou des résidus organiques comme la paille et les coques de fruits.

Chacune de ces deux solutions a ses avantages et ses inconvénients, dont au moins un commun, précise l’Ademe : un coût d’investissement important. De 3.000 à 25.000 euros pour une chaudière biomasse, en fonction du rendement et de la qualité de l’appareil choisi, évalue le site Quelleenergie.fr. Et de 8.000 à 16.000 euros pour une pompe à chaleur air-eau, toujours selon Quelleenergie.fr.

Un coût d’investissement souvent élevé

Cet investissement pèse lourd dans la balance, d’autant que ces 3,5 millions de logements chauffés au fioul sont pour beaucoup occupés par des ménages à faible revenu, note l’Ademe. Potentiellement donc, ceux qui auront des difficultés à investir dans des solutions alternatives.

Des aides financières ont d’ores et déjà été instaurées. Dès 2017 avec l’opération « coup de pouce économies d’énergie », lancée par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement. Ce coup de pouce octroyé aux ménages modestes une prime de 800 à 1.300 euros pour changer leur chaudière au gaz ou au fioul pour un nouvel équipement à haute performance énergétique. Le dispositif a été reconduit et renforcé encore pour la période 2018-2020. Seules les chaudières au fioul y sont éligibles. Les primes grimpent désormais de 2.000 euros pour les ménages modestes à 3.000 euros pour ceux « très modestes ».

Malgré tout, le parc de logements chauffé au fioul se réduit au compte-gouttes, poussant donc Edouard Philippe, ce mercredi, à développer encore ces primes à la conversion. Un autre facteur pourrait accélérer encore les transitions : la hausse du prix du fioul, résultat d’une remontée des cours du pétrole amplifiée par l’alourdissement de la fiscalité. Le litre de fioul atteint aujourd’hui 1 euro, soit 30 % de plus qu’il y a un an, rappelle Les Echos.

« Avoir une politique plus globale de rénovation énergétique »

« Cette hausse devrait se poursuivre encore dans les années à venir, notamment à mesure que les ressources pétrolières s’amenuisent et que la lutte contre le réchauffement climatique s’intensifie, note Jean-Baptiste Lebrun. Le directeur du CLER estime alors que sortir des chaudières au fioul d’ici dix ans est « un objectif pertinent et cohérent », « mais il faut le placer dans une politique plus globale de rénovation énergétique du logement ». Jean-Baptiste Lebrun invite alors à mettre la priorité sur la rénovation des passoires thermiques, ces logements mal isolés. « On ferait alors coup double, en allégeant les factures des ménages, tout en réduisant le gaspillage d’énergies et donc les émissions de gaz à effet de serre. »

Sur ce volet aussi, le chantier est de taille. Le gouvernement s'est fixé l’objectif de rénover 500.000 logements par an. « Nous sommes plus autour des 100.000 aujourd’hui, reprend Jean-Christophe Lebrun. Surtout, les rénovations réalisées ne sont pas assez performantes. Selon une enquête de l’Ademe, publiée en octobre dernier, seuls 5 % des travaux de rénovation entrepris entre 2014 et 2016, ont permis un gain de classe énergétique de deux étiquettes [passer par exemple de la catégorie F à D]. Autre chiffre significatif : seulement 15 % des ménages ayant réalisé des travaux sur cette même période ont bénéficié d’informations et d’accompagnement. C’est alors le premier conseil de l’Ademe avant de se lancer dans les travaux :  consulter FAIRE, le service public gratuit d’information et de conseil sur la rénovation énergétique de l’habitat.

*3,7 millions si l’on ajoute les résidences secondaires.