Déforestation mondiale: Les importations de soja, poids-lourds de l’empreinte «forêt» de la France

DEFORESTATION Le soja, importé massivement du Brésil, pèse très lourd dans l'impact de la France sur la déforestation, selon deux études publiées ce jeudi par WWF et Envol Vert...  

Fabrice Pouliquen

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Un champ de soja dans les plaines du Cerrado, près de Campo Verde.
Un champ de soja dans les plaines du Cerrado, près de Campo Verde. — YASUYOSHI CHIBA / AFP
  • L’empreinte « forêt » moyenne annuelle d’un Français est de 352 m², soit l’équivalent de quatre logements moyens, indique Envol Vert qui a calculé l’impact de nos importations sur la déforestation mondiale.
  • Le soja, présent dans l’alimentation animale de nos élevages industriels – essentiellement volaille, vache laitière et porc - est le principal vecteur de déforestation de notre consommation. Notamment dans la savane du Cerrado au Brésil d’où nous importons en grande partie notre soja.
  • Envol Vert et WWF pressent le gouvernement à ne surtout pas oublier cette question du soja dans la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée qu’il prépare. Les pistes ? Relancer une filière française de soja et rendre nos importations plus responsables.

352 m² par Français. Soit l’équivalent de quatre logements moyens… Telle est la surface de forêt nécessaire pour subvenir au mode de vie et à la consommation d’un Français moyen. Le calcul est d’Envol Vert, association française de protection de la forêt. Dans une étude publiée ce jeudi, l’ONG s’est basée sur les consommations moyennes des Français des principaux produits issus de sept matières agricoles et forestières à risque de déforestation.

Au moins 5,1 millions d’hectares en cinq ans

Parmi eux, le soja, protéine végétale fréquemment utilisée dans l’élevage comme aliment pour animaux. Mais aussi l’huile de palme que l’on retrouve dans la composition de produits alimentaires et dans les carburants. Ou l’hévéa, caoutchouc naturel pour la fabrication des pneus. « C’est encore le cacao, le cuir de vos chaussures, la pâte à papier ou le bois dont les modes de production peuvent avoir des impacts néfastes sur des forêts à des milliers de kilomètres de la France », précise Boris Patentreger, cofondateur d’Envol Vert.

« L’équivalent d’une surface de 15 millions d’hectares est nécessaire chaque année pour subvenir aux besoins français sur ces sept matières agricoles et forestières », complète Arnaud Gauffier, responsable « agriculture » et « alimentation » au WWF France. L’ONG sort également ce jeudi une étude sur l’empreinte « forêt » de la France, calculée cette fois-ci à l’échelle du pays.

Cela ne veut pas dire que ces quinze millions d’hectares sont chaque année gagnés sur la forêt. « Mais nous estimons que sur les cinq dernières années, la France a potentiellement contribué à "déforester" 5,1 millions d’hectares, soit environ deux fois la superficie de la Bretagne, à travers les importations de ces sept matières premières », reprend Arnaud Gauffier.

Juste avant la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée

Ces deux études ne sont pas publiées ce jeudi par hasard. Dans les prochains jours – à moins d’un nouveau report-, le gouvernement doit publier sa stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI). Le dossier est sur la table depuis mars dernier et a fait l’objet d’une consultation cet été. L’enjeu affiché ? «  Mettre fin à l’importation en France de produits forestiers ou agricoles contribuant à la déforestation, y compris le changement d’affectation des sols indirects », cadre le ministère de la Transition écologique. Avec, en point de mire, l’objectif d’arriver en 2030 à zéro impact des importations françaises sur la déforestation.

Envol Vert et WWF ont été consultées lors des tables rondes. « Nous avions remarqué que personne n’avait cherché à quantifier exactement l’impact de nos importations sur la déforestation, regrette Arnaud Gauffier. Nous voulions combler ce manque avec ces deux études. »

Et mettre fin, au passage, à certaines idées reçues. « Dans l’esprit des gens comme dans les plans d’actions des entreprises, les productions de papier, de bois et d’huile de palme sont les plus associées à la déforestation, note Boris Patentreger. Elles ne représentent pourtant que 11 % de l’empreinte forêt d’un Français moyen. »

Un grand oublié, le soja

Certes la France importe chaque année des quantités importantes de bois [7,3 millions de tonnes] et de pâtes à papier [8,2 millions de tonnes]. « Mais ces deux produits sont importés de plantations situées principalement en Europe, explique Arnaud Gauffier. Ces filières peuvent encore améliorer leurs pratiques, mais le risque de déforestation associé à leur production est faible. » Quant à l’huile de palme, sa culture est régulièrement pointée du doigt pour l’importante déforestation qu’elle cause en Indochine et en Malaisie, les deux principaux pays producteurs.

Envol Vert et WWF classent bien l’huile de palme parmi les importations françaises qui présentent le plus de risque de déforestation. « Mais nous en importons un peu moins d’un million de tonnes chaque année, situe Arnaud Gauffier. Contre 4,8 millions de tonnes de soja qui nécessitent de mobiliser 2,8 millions d’hectares. Or le soja est une autre culture à fort risque en matière de déforestation. »

C’est bien alors sur cette culture que les deux ONG veulent mettre le curseur. « Ces importations de soja sont très peu dans le collimateur aujourd’hui alors qu’elles représentent à elles seule 206 des 352m² de l’empreinte forêt moyenne d’un Français », indique Boris Patentreger.

La savane du Cerrado grignotée peu à peu

La France compte en effet parmi les gros pays importateurs de soja. De tourteaux en particulier utilisés pour nourrir les volailles, les porcs et les vaches laitières. C’est une très bonne source de protéines. Mais ce soja que la France importe provient pour beaucoup du Brésil, premier exportateur mondial depuis 2005, où la culture se fait au détriment des forêts. « Pas tant de l’Amazonie d’ailleurs. Depuis 2006, il existe un moratoire sur la culture du soja consistant à exclure des circuits commerciaux tous les fournisseurs qui auraient cultivé du soja sur des parcelles récemment déboisées. « Ce moratoire s’est révélé relativement efficace, estime Boris Patentreger. Mais la culture du soja s’est déplacée gagnant des terres sur le Cerrado, une vaste savane arborée, moins protégée. » « Le Cerrado, c’est un tiers du territoire brésilien qui abrite un grand nombre d’espèces endémiques [qu’on ne trouve que là], complète Arnaud Gauffier. Cet écosystème a déjà perdu 50 % de sa surface initiale. »

Relancer une filière soja en France ?

Envol Vert et WWF invitent alors le gouvernement à ne surtout pas délaisser cette problématique « soja » dans sa stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée. La première des pistes est déjà de réduire nos importations de soja en augmentant la production en France de protéines végétales. « Y compris de soja d’ailleurs, qui pousse très bien dans certaines régions françaises, notamment le Sud-Ouest, rappelle Arnaud Gauffier. Cette filière « soja » française redémarre doucement aujourd’hui, avec des surfaces cultivées passées de 28.000 hectares en 2008 à 142.000 en 2017. Et Terres Univia, l’interpofession des huiles et protéines végétales, vise les 250.000 hectares en 2025. « Il faudra aussi veiller à reconstruire en France une filière de transformation du soja que nous avons perdue dans les années 1970 », précise le responsable « agriculture » au WWF France.

Il est peu probable toutefois que la France puisse se passer totalement un jour de ces importations de soja brésilien. « Mais on peut déjà rendre ces importations plus responsables comme on essaie aujourd’hui de le faire sur l’huile de palme, encourage Arnaud Gauffier. La culture de soja au Brésil n’est pas obligée de se faire au détriment du Cerrado. Il y a 50 millions d’hectares de prairies dégradées au Brésil qui ne demandent qu’à être restaurées et cultivées. Le problème est que c’est encore aujourd’hui plus cher que de déforester. Aux importateurs alors de soutenir et encourager les bonnes pratiques. »