Brésil : L’Amazonie est-elle en péril avec Jair Bolsonaro comme président?

ENVIRONNEMENT Le nouveau président élu du Brésil, connu pour ses sorties racistes, homophobes, machistes et sa nostalgie de la dictature, a aussi un programme environnemental qui inquiète les écologistes brésiliens…

Fabrice Pouliquen

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Vue aérienne d'une zone déforestée dans la partie brésilienne de l'Amazonie le 22 septembre 2017.
Vue aérienne d'une zone déforestée dans la partie brésilienne de l'Amazonie le 22 septembre 2017. — CARL DE SOUZA / AFP
  • Disparition du ministère de l’Environnement, sortie de l’Accord de Paris, et ouverture des territoires indigènes à l’exploitation minière et forestiière… Pendant la campagne, Jair Bolonaro n’a pas fait grand cas de la présevation de l’Amazonie et de l’environnement en général.
  • Ceci dit, avant même d’entrer en fonction, en janvier prochain, le président brésilien est déjà revenu sur ses promesses de fusionner les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement et de sortir le Brésil de l’accord de Paris.
  • Mais s’il ne parvient pas toujours à mener de front son programme, la grande menace Boslonaro est que, sous son mandat, l’État fédéral brésilien soit beaucoup plus laxiste dans la lutte contre la déforestation et l’exploitation minière illégales.

Tout juste élu et alors qu’il n’entrera en fonction que le 1er janvier prochain, Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil, n’en attaque pas moins le mois de novembre le pied au plancher, bien décidé à montrer qu’il tiendra ses promesses de campagnes.

Pourtant, en marge de l’annonce de plusieurs têtes de son futur gouvernement, Jair Bolsonaro a laissé entendre qu’il revenait sur l’une d’elles : la fusion des ministères de l’Environnement et de l’Agriculture. « Il y avait une idée de fusion, mais il semble qu’elle sera modifiée. Tout porte à croire que ce seront deux ministères distincts », a-t-il déclaré à plusieurs chaînes catholiques ces derniers jours.

Un président aux mains de l’agro-business ?

Le projet inquiétait particulièrement les écologistes brésiliens. Ils y voyaient la tentative de Bolsonaro de sacrifier la protection de l’environnement au profit de l’agro-business. Autrement dit, abolir le premier ministère et transférer ses fonctions au second dont les clés seraient remises au groupe de pression « Boi » [bœuf en portugais], représentant les propriétaires terriens. « C’est l’un des trois lobbys avec la Biblia (les évangéliques) et la Bala (les partisans des armes à feu) à avoir beaucoup poussé pour porter Bolsonaro au pouvoir », précise Armelle Enders, historienne à l’Institut d’histoire du temps présent, spécialiste du Brésil.

Les associations environnementales attendront toutefois avant de pousser un « ouf » de soulagement. Si Jair Bolsonaro a surtout fait parler de lui à ce jour pour ses sorties homophobes, machistes ou racistes, le programme environnemental qu’il a dessiné pendant la campagne présidentielle s’avère tout aussi préoccupant. En particulier pour l’Amazonie, immense réservoir de biodiversité de 6 millions de km² dont 63 % se trouvent au Brésil.

« Pas un centimètre supplémentaire de terres indigènes »

Le sujet est sensible au Brésil où il oppose préservation de l’environnement et protection des peuples indiens d’un côté, au développement de l’agriculture et de l’exploitation minière de l’autre. « La déforestation y avait été menée à un rythme effréné des années 1990 à 2005, jusqu’à frôler les 30.000 km² de forêts détruites en 2004, la pire année, raconte Alexandre Muller, agro-économiste franco-brésilien ayant travaillé en Amazonie. Elle a ensuite nettement ralenti pour descendre autour des 4.000 km² par an avant de se stabiliser en 2012 puis de repartir à la hausse sous le deuxième mandat de Dilma Roussef et plus encore sous celui de Michel Temer à partir de 2016. Sept mille km² de forêts ont ainsi été détruits en 2017 et le bilan aurait pu être plus lourd. « Sous Temer, le gouvernement avait tenté de faire passer un décret autorisant l’exploitation minière par des compagnies privées dans une gigantesque réserve d’Amazonie », rappelle Armelle Enders. Mais il avait dû faire marche arrière, en septembre 2017, face aux critiques à l’intérieur du pays comme à l’étranger.

Jair Bolsonaro devrait revenir à la charge. Pendant sa campagne, il a promis que, lui élu, « il n’y aura pas un centimètre supplémentaire de terres indigènes » et que celles déjà reconnues – soit environ 13 % du territoire brésilien, véritable rempart contre la déforestation- seront ouvertes à l’exploitation minière et à d’autres activités économiques. Armelle Enders rapproche ces déclarations d’intention de la nostalgie que Bolsonaro affiche régulièrement pour la dictature brésilienne, de 1964 à 1985. « La colonisation de l’Amazonie qu’il veut relancer aujourd’hui était un de ces grands projets militaires portés par la dictature », analyse l’historienne. Même chose pour la BR-319, une autoroute désaffectée de 890 km qui relie Manaus à Porto Velho, au cœur de l’Amazonie. L’équipe de Jair Bolsonaro a promis sa réouverture et sa rénovation, au grand dam des associations environnementales qui craignent l’accaparement la déforestation des zones alentour, via notamment la construction de routes secondaires.

Confronté au principe de réalité ?

Reste un grand mystère aujourd’hui. Quelle part de son programme le nouveau président brésilien sera en mesure d’appliquer une fois au pouvoir ? Qu’il renonce à la fusion des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement n’est pas le premier revirement de Jair Bolsonaro, ces dernières semaines, sur les questions environnementales. Il est aussi revenu par exemple sur son idée de retirer le Brésil de l’Accord de Paris sur le climat, qu’il considère comme un complot international visant à déposséder le Brésil de sa souveraineté notamment sur l’Amazonie. « Bolsonaro donne l’impression d’avoir très peu de connaissances sur les sujets environnementaux, d’où les nombreuses contradictions dans ces propos à mesure qu’il découvre les dossiers, observe Alexandre Müller. Ce serait en partie les partisans de l’agrobusiness qui lui auraient conseillé de renoncer à la fusion des ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, de crainte que les produits brésiliens soient mis au ban de la communauté internationale. »

« En finir avec l’industrie des amendes »

Alexandre Müller comme Armelle Enders invitent toutefois à ne pas se faire d’illusions. S’il n’arrive pas toujours à faire passer son programme de front, la grande menace Bolsonaro est que, sous son mandat, l’Etat fédéral brésilien soit beaucoup plus laxiste dans la lutte contre la déforestation. « On peut s’attendre à ce que le nouveau président brésilien respecte en façade les accords internationaux, mais, que dans la pratique, ne fasse rien pour les appliquer ni pour sanctionner les fraudes, explique Armelle Enders. Le Brésil a déjà eu recours à ce procédé dans son histoire, sur le trafic négrier notamment. Le pays l’avait officiellement aboli en 1850 pour se mettre au diapason de la communauté internationale. En réalité, il a fonctionné de longues années encore de façon clandestine et avec la complaisance du gouvernement. »

Là encore, Jair Bolsonaro a annoncé la couleur pendant sa campagne en promettant de réduire drastiquement les prérogatives d’Ibama et d’ ICMBio, deux agences gouvernementales chargées de la protection de l’environnement et de la biodiversité au Brésil. Il les qualifie de « menaces chiites » [comprendre radicalistes dans le vocable de Bolsonaro] qui « nuisent à ceux qui veulent produire » et a assuré en vouloir en finir avec « l’industrie des amendes ». « Sur ce sujet, Jair Bolsonara pourrait parvenir à ses fins, craint Alexandre Müller. Les partisans de l’agro-business ne devraient pas mettre de hola en tout cas cette fois-ci. »