Bordeaux: Un viticulteur abandonne la culture en bio car le cuivre est trop polluant pour les sols

ENVIRONNEMENT Basile Tesseron, à la tête du domaine Lafon-Rochet à Saint-Estèphe, a décidé d’arrêter le bio estimant que le cuivre est bien trop polluant pour les sols…

Mickaël Bosredon

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Le château Lafon-Rochet, à Saint-Estèphe dans le Médoc, a décidé d'arrêter la culture en bio.
Le château Lafon-Rochet, à Saint-Estèphe dans le Médoc, a décidé d'arrêter la culture en bio. — Lafon-Rochet
  • Le cuivre est un pesticide d’origine naturelle, et c’est le seul autorisé en viticulture bio.
  • Pour Basile Tesseron, ce produit « pose trop de problèmes » à cause de sa « stagnation dans les sols ».
  • Il préfère donc abandonner la viticulture bio pour explorer de nouvelles pistes.

Le vice-président du CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux) Bernard Farges avait lancé une petite bombe le 15 octobre dernier, en annonçant qu’il y aura des « déconversions en bio en 2019, et pas qu’à Bordeaux. » La raison ? Une année 2018 très compliquée pour les viticulteurs, entre les orages de grêle et les attaques de mildiou. Qui a fait suite à une année 2017 déjà difficile en raison du gel. Les viticulteurs « ne vont pas supporter de prendre une troisième fois une récolte déficitaire, et ils ne vont prendre aucun risque » en 2019, anticipe donc Bernard Farges.

Basile Tesseron, à la tête du domaine Lafon-Rochet (Grand cru classé 1855) à Saint-Estèphe dans le Médoc, a effectivement décidé d'arrêter le bio. « Mais c’était avant les difficultés de cette année, puisque la décision a été prise dès le mois de février », insiste-t-il. Il appuie également sur le fait qu’il n’était pas certifié bio, même s’il avait entamé une viticulture bio dès 2009 sur quatre hectares, avant de convertir l’ensemble de ses vignes, soit 40 hectares, il y a trois ans. Il faut de toute façon trois années consécutives en bio, avant de pouvoir demander une certification. « J’attendais précisément de savoir si j’allais continuer en bio ou pas, avant de demander la certification. »

« Le bio n’est plus une solution pérenne »

« Il fallait trancher, explique-t-il à 20 Minutes, et dans ce domaine, il n’y a pas d’entre-deux. Soit vous faites du bio, soit vous n’en faites pas. Et moi, je n’y crois plus, même si je ne taperai pas sur ceux qui continuent à faire du bio. »

Mais quel est le problème de ce jeune viticulteur avec le bio ? Il se résume essentiellement en un mot : le cuivre, seul pesticide autorisé en bio. « La grande majorité des traitements bio se fait à base de cuivre » rappelle-t-il, et, dans le Bordelais, « cela fait 140 ans qu’on utilise ce « produit miracle » contre le mildiou [ la fameuse bouillie bordelaise]. » Que l’on soit en bio ou pas, d’ailleurs. « Mais les doses utilisées dans la viticulture conventionnelle sont tout de même moins importantes que dans le bio. »

Or, le cuivre « pose quand même pas mal de problèmes, à commencer par la stagnation dans le sol » s’inquiète Basile Tesseron. « C’est un produit qui fait partie de la catégorie des métaux lourds, donc il ne s’évapore pas, au contraire il s’accumule dans le sol. Ce qui m'inquiète, ce sont les résidus, et pour moi ce n’est plus une solution pérenne. » D'autant plus que pour une grande quantité de produits, le rendement est souvent moindre...

Vers une réduction de l’usage du cuivre

Par ailleurs, « il y a de fortes chances que l’Europe interdise ce produit, après avoir déjà décidé d’encadrer davantage son utilisation » anticipe le vigneron, qui estime que « les produits dits naturels ne sont pas systématiquement les meilleurs ». Pesticide d’origine naturelle, le cuivre est en effet sujet à discussions. « Des concentrations excédentaires en cuivre ont des effets néfastes sur la croissance et le développement de la plupart des plantes, sur les communautés microbiennes et la faune des sols », notait en janvier dernier l’Inra, dans une expertise scientifique pour « réduire l’usage du cuivre en protection des usages biologiques ».

L’homologation actuelle du cuivre arrive à son terme en janvier 2019. Si la menace de l’interdiction pure et simple de ce produit semble écartée, son utilisation devrait être bientôt limitée. « Nous sommes dans l’hypocrisie la plus complète », s’agace pour sa part Bernard Farges, pour lequel « il n’y a pas de substitution possible au cuivre quand on est en bio. On va limiter sa quantité, alors qu’on sait pertinemment qu’il y a des zones ou des années, où ça ne passera pas. »

« Il y a un système aujourd’hui qui est plutôt intelligent, poursuit le vice-président du CIVB, et qui limite l’utilisation du cuivre à 6 kg par hectare et par an, avec une possibilité d’aller au-delà de ces 6 kg à condition de respecter les 30 kg sur cinq ans. Cela s’appelle le lissage. Et là, de manière démagogique, on va descendre à 4 kg non lissés. On sait ce qui va se passer : il sera difficile de contrôler que ce sera bien respecté. Et cela va amener dans le mur les viticulteurs qui sont en bio. C’est une aberration. »

La filière bio en a « marre d'être attaquée en permanence »

Sylvie Dulong, viticultrice bio à Saint-Emilion, et présidente de la Fédération régionale d'agriculture bio en Nouvelle-Aquitaine, déplore que sa filière soit attaquée « en permanence » et que « l'on cherche systématiquement à nous opposer aux viticulteurs conventionnels ; ce n’est pas notre vision des choses. »

Elle assure « qu’aux doses auxquelles il est employé, le cuivre ne pose aucun problème » et même si elle ne nie pas les résidus dans le sol, elle estime que « cela n’a rien à voir avec les conséquences néfastes des produits chimiques de synthèse. » Elle rappelle au passage que les viticulteurs conventionnels utilisent eux aussi le cuivre, « et au vu des surfaces, dans des proportions bien plus importantes que les bio. »

Enfin, elle assure qu'elle n'a absolument pas de retours de viticulteurs bio qui souhaiteraient se déconvertir. « Au contraire, dit elle, les chiffres de l'observatoire régional de l'agriculture biologique montrent une progression des domaines viticoles bio de 18% en un an, dont 103 nouveaux domaines en Gironde qui compte désormais 635 fermes viticoles bio. »

« Financer la recherche et développement pour des produits alternatifs »

Basile Tesseron ne se satisfait pas pour autant des produits phytosanitaires. Pour lui, il faut explorer une troisième voie. « J’estime qu’à ce jour, il n’y a pas de solution satisfaisante pour traiter la vigne, qui est une plante très particulière. Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de trouver des idées pour financer la recherche et le développement pour des produits alternatifs. Et je pense qu’il vaudrait mieux que ce soit les viticulteurs qui financent ces recherches, menées notamment par l'ISVV (Institut des sciences de la vigne et du vin) ou l’Inra, qui travaillent pour trouver de nouvelles solutions. »

La situation concernant l'utilisation des produits phytosanitaires, est-elle du coup inquiétante dans le Bordelais ? Le taux de conversion en bio continue malgré tout d'augmenter. Et, selon Bernard Farges, « si 2018 sera une année compliquée, il ne faut pas regarder les choses sur une ou deux années, mais analyser une tendance. Et la tendance est à la diminution, notamment des produits les plus dangereux. » « L’objectif ce n’est pas des entreprises certifiées bio, ajoute Allan Sichel, président du CIVB, car le bio est un axe, mais il y en a beaucoup d’autres. Les solutions que l’on perçoit aujourd’hui doivent nous aider, mais il y a sans doute, dans les dix ans à venir, de nouvelles pistes qui vont s’ouvrir, pour fortement réduire l’utilisation des pesticides. »