Déperdition des coraux: «Au réchauffement climatique s’ajoutent aussi les pressions locales»

INTERVIEW Pendant deux ans et demi, «Tara» a sillonné le Pacifique pour prendre le pouls des récifs coralliens. Romain Troublé livre les premiers enseignements de cette mission inédite…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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La goélette Tara quittant le port de Lorient en mai 2016.
La goélette Tara quittant le port de Lorient en mai 2016. — FRED TANNEAU / AFP
  • 100.000 km parcourus, 70 escales dans 30 pays différents, 40 archipels étudiés, 36.000 échantillons prélevés… Pendant deux ans et demi, la goélette scientifique « Tara » a étudié les récifs coralliens du Pacifique.
  • Il reste encore un gros travail à faire en laboratoire. Mais la Fondation Tara dresse déjà des premières observations : aux Samoa ou dans la rivière des Perles, les coraux ont quasi disparu tandis qu’ils sont en bonne santé ailleurs.
  • « Au réchauffement climatique, qui cause le blanchissement des coraux, s’ajoutent des pressions locales qui font que des récifs ne récupèrent pas en certains endroits », analyse Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara.

Revoilà enfin «Tara». La goélette scientifique doit jeter l’ancre à 16h30 ce samedi à Lorient, son port d’attache. Voilà deux ans et demi qu’elle n’y avait plus pointé le bout de sa proue, préférant mettre le cap vers le Pacifique pour une vaste campagne scientifique. Vaste tant par la distance parcourue (100.000 km) que par l’objectif poursuivi : prendre le pouls des récifs coralliens, qui a connu des épisodes de blanchissement sévères ces dernières années.

Le retour de la goélette au bercail ne signifie pas pour autant que la mission « Tara Pacific » soit terminée. Il reste encore à analyser une bonne partie des 36.000 échantillons prélevés pendant ces deux années et demie. Un travail que Romain Troublé évalue à deux bonnes années encore. Mais le biologiste marin, directeur général de la fondation Tara expédition livre déjà à 20 Minutes les principales observations sur l’état de santé des coraux du Pacifique.

Dans quel état termine-t-on une mission scientifique de deux ans et demi comme celle de «Tara» ?

Forcément, oui, on est content d’arriver. En deux ans et demi, «Tara» a parcouru 100.000 km, fait 70 escales dans 30 pays différents, a étudié 40 archipels au cours de 2.677 plongées. Et donc prélevé 36.000 échantillons sur les récifs coralliens du Pacifique. Ce fut un vrai marathon. Certes, le cadre était magnifique, mais les conditions de navigation ne sont pas toujours faciles. Il y fait très chaud notamment. Mais je vous rassure tout de suite : aucun membre de cette expédition n’est resté les deux ans et demi sur le bateau. Des relèves étaient fréquemment assurées. Certains sont venus plusieurs fois mais ils restaient au maximum six mois à bord. En tout, 70 scientifiques de huit nationalités ont embarqué à bord de la goélette au cours de cette mission « Tara Pacific ».

Ce fut d’ailleurs une autre difficulté de cette campagne scientifique. Ces escales, ces relèves d’équipages, ces échantillons à prélever et à envoyer dans les labos ont nécessité une importante logistique. Cela fait beaucoup d’opérationnels et beaucoup de pression sur les équipes de la Fondation Tara restées à terre. Voilà pourquoi nous ne sommes pas mécontents que Tara en termine avec ces deux ans et demi de navigation. Mais ce fut une aventure fabuleuse, extrêmement riche.

Est-ce inédit une campagne scientifique de cette ampleur ?

Les campagnes scientifiques que nous avons l’habitude de voir durent généralement entre un et trois mois et se focalisent sur une zone précise du globe. A ma connaissance, « Tara Pacific » est la première mission à étudier l’état de santé des récifs coralliens à l’échelle d’un océan. Le point de départ de cette campagne était le constat dressé par des scientifiques d’importants épisodes de blanchiments des coraux sur tout le Pacifique, en particulier au niveau de la grande barrière de corail d’Australie, et causé a priori par une température anormalement élevée de l’eau. Cette décoloration est un premier phénomène de dépérissement de ces animaux. Ils n’en meurent pas automatiquement mais deviennent plus vulnérables aux autres stress. Le Pacifique avait ainsi connu un épisode sérieux de blanchissement du corail en 1998 et deux épisodes plus sérieux encore, coup sur coup, en 2016 et 2017. Avec cette mission « Tara Pacifique », nous voulions comprendre alors pourquoi des récifs coralliens blanchissent en certains endroits alors qu’ils sont en bonne santé ailleurs. Voilà pourquoi nous voulions mener cette mission scientifique à l’échelle de l’océan Pacifique. Il nous fallait analyser des récifs coralliens dans des environnements différents.

Quel bilan tirez-vous du coup de ces deux ans et demi d’observation ?

Il nous reste encore beaucoup de travail à faire en laboratoire pour analyser la totalité des 36.000 échantillons prélevés. Mais nous pouvons d’ores et déjà dresser des constats. Aux abords des îles de Chesterfield, un archipel de la Nouvelle-Calédonie, comme à Wallis-et-Futuna, nous avons trouvé des récifs coralliens quasi intacts. Ils ont pourtant eux aussi connu par le passé un épisode de blanchiment, mais ils ont récupéré. A l’inverse, aux Samoa ou dans la Rivière des Perles, au large de Hong-Kong en Chine, les récifs coralliens sont quasi tous morts. Ce qui est surprenant est qu’il n’y a parfois que quelques centaines de kilomètres entre une zone intacte et une zone très impactée sans qu’on puisse savoir toujours pourquoi. Au réchauffement climatique s’ajoutent très certainement des pressions locales qui font que des récifs coralliens ne parviennent plus à récupérer d’un épisode de blanchiment en certains endroits. Il s’agit par exemple le développement des littoraux, le non-traitement des effluents, les eaux usées notamment, la pollution plastique, la pêche qui continue en certains endroits à se faire à la dynamite… Autant inverser la courbe du réchauffement climatique prendra vraisemblablement des dizaines d’années, autant nous pouvons parvenir très rapidement à obtenir des résultats contre ces pressions locales. Via des programmes d’éducation et de formation, via aussi des décisions politiques fortes.

Avons-nous finalement peu de connaissance sur le fonctionnement des récifs coralliens ?

Il nous reste encore énormément de choses à découvrir en effet. Nous nous intéressons véritablement aux coraux depuis une cinquante d’années seulement et les outils technologiques qui nous permettent d’entrer finement dans l’analyse de ces récifs coralliens datent d’il y a six ans à peine. Tout cela est récent. En revanche, on connaît déjà bien l’importance écologique de ces récifs. Ce sont des oasis de vie. Ils abritent un tiers de la biodiversité marine. Ces coraux sont aussi d’une importance cruciale pour les îles qu’ils entourent. Ces barrières naturelles brisent les grosses vagues venues du large. Si les Tuvalu, des îles au ras de l’eau, n’avaient plus leurs barrières de corail, elles disparaîtraient de la carte. Et puis, ces récifs coralliens sont enfin de formidables atouts touristiques.

 

Huit mois de pause puis Tara devrait repartir…

Après deux ans et demi de navigation non-stop, la goélette Tara devrait rester plusieurs mois à quai au port de Lorient, le temps de se refaire une beauté. Mais elle devrait repartir très vite, « vers le mois de mai », confie Romain Troublé. Cette fois-ci, Tara naviguera à travers l’Europe « à la fois pour raconter au plus grand nombre cette mission Tara Pacific et pour parler des enjeux de la pollution plastique des mers et océans », précise Romain Troublé.