Strasbourg: Attendu ce lundi pour le marché de Noël, qu'a donc vécu le grand sapin en un siècle?

HISTOIRE Des Alsaciens en colère, un Charles de Gaulle alors colonel, des résistants, des cueilleurs de champignons, des VTTistes et des chasseurs, voilà qui a pu croiser le conifère pendant les 90 ans de sa vie...

Bruno Poussard

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Coupé huit jours plus tôt, le sapin du marché de Noël de Strasbourg sera installé ce lundi.
Coupé huit jours plus tôt, le sapin du marché de Noël de Strasbourg sera installé ce lundi. — Capture d'écran / Compte Twitter @MathieuCahn.
  • Sept tonnes, 30 mètres de haut et surtout 90 ans, tel est le pedigree du sapin attendu pour le marché de Noël 2018 à Strasbourg ce lundi.
  • Né à la fin des années 20, qu’a donc bien pu vivre le grand conifère en un siècle de vie ? Avec un historien, « 20 Minutes » remonte le temps.
  • Le grand sapin a croisé à la fois des Alsaciens en colère, Charles de Gaulle, des résistants, des cueilleurs de champignons et des VTTistes.

Trente mètres de haut pour sept tonnes. Mais surtout, 90 ans. Tel est le pedigree du grand sapin choisi pour le marché de Noël de Strasbourg cette année. Coupé huit jours plus tôt dans une forêt proche de Wangenbourg (Bas-Rhin), le conifère quasi-centenaire est attendu ce lundi (ou mardi en cas d’intempéries) sur la place Kléber. Mais qu’a-t-il vécu en un siècle ?

A en croire les estimations, l’arbre majestueux est né en 1928. Dans un contexte tendu en Alsace. Car à l’issue de la Grande Guerre, les Alsaciens se sont petit à petit raidis. « L’Etat français voulait imposer ses lois : supprimer le Concordat ou laïciser la société, explique l’historien Philippe Jéhin. Il a finalement renoncé en 1924, mais un mouvement autonomiste s’est développé. »

Une naissance en plein développement productiviste des forêts

A l’entrée du massif vosgien, le beau sapin était à l’écart de l’agitation. Sa naissance est peut-être néanmoins le fruit du développement productiviste des forêts et l’héritage de l’annexion des Allemands (dès 1871), forestiers reconnus. « Depuis trois siècles, les forêts d'Europe de l'Ouest sont cultivées pour des besoins économiques et climatiques », rappelle Philippe Jéhin, spécialiste des forêts.

Si celles d’Alsace appartiennent en grande majorité à l’Etat (à l’inverse du reste du pays où elles sont d’abord privées), toutes les forêts gagnent du terrain depuis la Révolution. Au début du XXe siècle, notre sapin de Wangenbourg, lui, est donc né à un moment où grands arbres (pour des poteaux ou de la menuiserie) et surtout ceux à croissance rapide (dont les épicéas) ont été privilégiés.

Toutefois, ce choix de grandes parcelles d’exploitation denses et en monoculture a rendu les forêts « fragiles », ici comme ailleurs, poursuit Philippe Jéhin. Pas impossible donc, que notre sapin ait vu certains de ses camarades tomber bien plus jeunes, face à de méchants coups de vent ou des maladies. Avec le temps, il a aussi croisé bon nombre de personnages, dont de très grands.

Wangenbourg fréquenté plusieurs mois par Charles de Gaulle

Au commencement de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle - alors colonel - a notamment passé plusieurs mois dans le coin. « Pendant la "Drôle de guerre", entre la déclaration de guerre et l’offensive allemande, l’état-major de la 5e armée française dont il faisait partie était là-haut, en retrait, sur les contreforts du massif », décrit Philippe Jéhin. De là, il a filé pour Londres.

Lors de l’invasion allemande (mi-1940) et la libération de l’Alsace (fin 1944), la forêt du conifère n’a que peu gardé de traces de la guerre (à l’inverse de forêts sur le front en 1918). Mais elle a sûrement vu passer résistants et passeurs.guidant des Alsaciens vers les Vosges. « Nombre de forêts forment un cadre naturel à la frontière entre Alsace-Moselle annexée et le reste de la France », commente l’historien.

Des visiteurs de plus en plus nombreux ces dernières décennies

L’armistice passé, notre sapin a vu d’autres visiteurs se rapprocher de lui au cours des décennies suivantes. Tandis que la politique de replantations s’est poursuivie (avec des arbres plus variés à la fin du XXe siècle), la forêt s’est ouverte à un plus vaste public. Promeneurs, chasseurs, cueilleurs, le grand conifère était d’ailleurs de moins en moins tranquille depuis quelque temps.

Randonnées, VTT, balades éducatives (historiques ou florales) ou même ski de fond, les activités de nature attirent de plus en plus. La forêt de Wangenbourg n’y échappe pas. Sans oublier les passionnés des « Médiévales », tenues tous les deux ans au château de la commune. Notre sapin a connu sa dernière en 2017, avant d’être coupé et baladé peu après jusqu’au marché de Noël de Strasbourg.