La plus grande réserve marine au monde va-t-elle bientôt être créée en Antarctique?

BIODIVERSITE Un sanctuaire marin de 1,8 million de km² pourrait voir le jour dans la mer de Weddell, en Antarctique. Le projet est à la table de la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines en Antarctique qui se tient depuis ce lundi en Tasmanie…

Fabrice Pouliquen
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Un phoque de Weddell se repose sur la banquise le 5 mars 2016.
Un phoque de Weddell se repose sur la banquise le 5 mars 2016. — AFP PHOTO/EITAN ABRAMOVICH EITAN ABRAMOVICH / AFP
  • Le projet porté par l’Allemagne vise à créer une réserve marine de 1,8 million de km2 dans la mer de Weddell, qui borde au nord l’océan Atlantique.
  • La zone regorge d’une vie étonnante. Baleines, phoques et manchots peuplent la surface. Mais sous la glace, la mer de Weddell regorge aussi d’une biodiversité étonnante que les scientifiques et ONG veulent préserver.
  • Une réserve de 1,5 million km2 a déjà vu le jour en 2016 en mer de Ross, de l’autre côté de l’Antarctique. Une ceinture d’aires marines protégées pourrait encercler à terme le continent

Aussi grand que le Soudan ou la Libye. Près de trois fois la taille de la France. Plus de cinq fois celle de l’Allemagne… Prenez le référentiel que vous voulez. Ce qui est certain, c’est que le sanctuaire marin de la mer de Weddell serait la plus vaste zone naturelle protégée au monde.

Cette partie de l’océan austral, entre la pointe sud du continent américain et la péninsule antarctique, compte trois millions de kilomètres carrés, « quasiment toute l’année sous la glace », précise Yan Ropert-Coudert, directeur de recherche au CNRS, rattaché auc entre biologique de Chizé, spécialiste des oiseaux marins de la région. Le sanctuaire marin ne porterait pas sur la totalité de la mer de Weddell, mais sur une grande partie tout de même : 1,8 million de km².

En discussion actuellement en Tasmanie

Le conditionnel reste de mise. Son sort se joue en ce moment à la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines en Antarctique (CCAMLR), réunie enTasmanie (Australie), depuis ce lundi et jusqu’au 2 novembre. Hélène Bourges, responsable de la campagne « Océans » àGreenpeace France, n’attend pas de nouvelles d’ici la fin de ces rencontres. Cette commission compte 24 pays membres plus l’Union européenne et se réunit chaque année pour prendre les décisions de gestions et de conservation de la zone Antarctique, explique-t-elle. Autrement dit, qu’est-ce qu’on protège ? Qu’est-ce qu’on conserve ? Où autorise-t-on la pêche et avec quels quotas ?… Les discussions se déroulent pour la plupart à huis clos et il n’y a pas grand-chose qui filtre avant la fin de la commission. »

La mer de Weddell, dans l'océan austral.
La mer de Weddell, dans l'océan austral. - Capture d'écran / Google Maps

Mais le sujet est sur la table, c’est certain. Ce sanctuaire marin est porté par l’Allemagne qui a déjà mené plusieurs missions scientifiques en mer de Weddell et qui en est revenu convaincu de la nécessité de préserver la biodiversité des lieux. Greenpeace en est arrivé au même constat en plongeant dans la zone un de ses sous-marin à vocation scientifique en janvier dernier. « On ne l’imagine pas au premier abord, mais cette mer de Weddell grouille de vie, assure Hélène Bourges. On estime à 10.000 le nombre d’espèces à y vivre, dont douze espèces de baleines, six de phoques, des manchots Adélie… » Sans parler d’une « importante colonie de manchots empereurs, une espèce impactée par le recul de la banquise et qui devrait bientôt bénéficier d’un statut spécial de protection », ajoute Yan Ropert-Coudert.

Une oasis de vie encore préservée des activités humaines

Voilà pour les espèces emblématiques de l’Antarctique. Mais sous la glace dans les profondeurs, la mer de Weddell regorge aussi de vie. On y trouve déjà du krill [des petites crevettes typiques des eaux froides] qui sont à la base de la chaîne alimentaire de toute la vie marine là-bas. Mais aussi des éponges, des coraux, des étoiles de mer, des oursins, du phytoplancton…

Cette réserve marine est alors la promesse de faire d’une pierre deux coups. Protéger cette riche biodiversité marine de Weddell d’abord, mais garder également intact leur capacité à séquestrer du dioxyde de carbone, un enjeu fort dans la lutte contre le réchauffement climatique.



A ce jour, cette mer de Weddell est préservée des activités humaines. Hélène Bourges en fait même une des rares zones vierges au monde. « Le milieu est relativement hostile à l’homme, les bateaux de pêche ne s’aventurent pas aussi loin », rappelle-t-elle. Du moins pour l’instant. « Dans cette région, la glace augmente un petit peu depuis quelques années, mais on sait que c’est transitoire, explique Yan Ropert-Coudert. Comme en Arctique, il faut s’attendre à ce que la banquise diminue et à ce que des passages s’ouvrent, avec le risque que le tourisme et la pêche se développent. » Hélène Bourges craint en particulier cette deuxième, « à l’heure où les prises s’amenuisent dans les zones autorisées à la pêche aujourd’hui si bien que les bateaux prospectent toujours plus loin. »

Préparer l’avenir…

Ce sanctuaire marin permettrait alors de préparer l’avenir, en s’assurant que la riche biodiversité actuelle reste préservée des activités humaines. Jusqu’à présent, la communauté internationale est parvenue à s’entendre pour préserver au mieux l’Antarctique. Le continent est décrété « réserve consacrée à la paix et à la science » depuis le protocole de Madrid, signé en 1991. Toute activité relative aux ressources minérales autres que celles menées à des fins scientifiques y est interdite et toute activité doit faire l’objet d’une évaluation préalable d’impact sur l’environnement.

« Ce traité protège le continent, mais pas la haute-mer de l’océan austral », indique Yan Ropert-Coudert. Ces millions de km² sont de la compétence de la CCAMLR. Celle-ci avait déjà frappé un grand coup en octobre 2016 en entérinant la création d’une première gigantesque réserve marine de 1,5 million de km2 dans la mer de Ross, de l’autre côté de l’Antarctique par rapport à la mer de Weddell. « La création de cette réserve avait été emportée de haute lutte après des années d’opposition de la Chine et de la Russie », raconte Hélène Bourges.

Un réseau de réserves marines encerclant l’Antarctique d’ici 2030 ?

En sera-t-il pareil en mer de Weddell ? « Difficile à dire, reprend la chargée de campagne de Greenpeace. On sait plus ou moins que les mêmes pays s’opposent à cette nouvelle réserve, plus la Norvège. Ce pays est un grand éleveur de saumons qu’elle nourrit notamment à base de krill qu’on trouve justement en abondance dans la mer de Weddell. » Yan Roper-Coudert invite à ne pas traîner, d’autant que la CCAMLR s’est fixé l’objectif de créer d’ici 2030 un réseau d’aires marines tout au long de la ceinture de glace qui entoure le continent Antarctique. « On parle beaucoup actuellement des mers de Weddell et de Ross, mais toute cette ceinture abrite en réalité une multitude d’oasis de vie », glisse-t-il. En Tasmanie, d’ici le 2 novembre, la France portera le projet d’une autre aire marine protégée, cette fois-ci à l’est de la péninsule Antarctique. Là où se trouve sa base scientifique.