Tri des déchets dans les fast-food: «On est proche de zéro en terme d’efforts fournis»

INTERVIEW Zero Waste porte plainte ce jeudi contre deux restaurants KFC et McDonald’s de Paris pour le non-tri des déchets en salle. Pour l’ONG, ces deux cas sont symptomatiques du peu d’efforts fournis par les fast-foods dans ce domaine. Pourtant, la loi les y oblige…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Illustration d'un produit du restaurant McDonald's.
Illustration d'un produit du restaurant McDonald's. — Quartzla
  • Zero Waste France dépose plainte ce jeudi contre deux restaurants parisiens de McDonalds et KFC après avoir constaté qu’ils ne triaient pas leurs déchets.
  • En vigueur depuis le 1er janvier 2016, le décret « cinq flux » oblige pourtant l’immense majorité des entreprises à trier leurs déchets, une étape préalable à leur recyclage. Les enseignes de fast-food n’y échappent pas.
  • Pour Zero Waste, en deux ans, les efforts fournis par le secteur de la restauration rapide, gros générateur de déchets, sont proches de zéro. D’où cette volonté d’en passer aujourd’hui par la justice.

Emballages en carton, opercules en plastique, bouts de burgers, reste de soda… Le tout mélangé en vrac dans les poubelles des restaurants KFC et McDonald’s situés place de la République , à Paris. Pourtant, pour de telles entreprises, le tri est une obligation réglementaire depuis 2016 et l’application du décret cinq flux. Zero Waste France a donc vu rouge. L’association mobilisée sur la question des déchets a pris des photos des manquements, constitué un dossier de 200 pages et la voilà qui dépose plainte ce jeudi contre ces deux établissements auprès du Tribunal de grande instance de Paris. Thibault Turchet, responsable des affaires juridiques de Zero Waste France, répond aux questions de 20 Minutes.

Est-ce la première fois que Zero Waste porte plainte contre des entreprises pour le non-tri de leurs déchets ?

Il y a deux mois, nous avions déposé plainte contre des franchises de Pizza Hut et d’Intermarché pour le non-respect de l’autocollant « Stop pub » apposé par des habitants sur leurs boîtes aux lettres. Mais sur le manquement au tri, oui c’est bien la première fois. Cette plainte est l’aboutissement d’une campagne que nous menons depuis plus d’un an sur la gestion du tri dans la restauration rapide. Nous avions commencé par publier un rapport en mai 2017 sur McDonald’s dans lesquels nous formulions des recommandations pour qu’il améliore sa gestion des déchets.

Puis, jusqu’à l’automne 2017, nous avons enquêté un peu partout en France en demandant à nos groupes locaux d’aller voir sur place, dans différentes enseignes de fast-food, quel tri des déchets était fait. Nous avions conclu ce travail de terrain par une journée de mobilisation nationale, il y a un an tout juste, pour rappeler à ces grandes enseignes leur obligation de trier leurs déchets. Nous avions conscience que cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mais le décret « cinq flux » est en vigueur depuis le 1er janvier 2016 et les efforts fournis à ce jour sont proches de zéro.

Vous avez ciblé McDonald’s et KFC… Cela aurait pu être n’importe quelle autre enseigne ?

Oui, nous aurions pu faire les mêmes constatations dans les salles des restaurants Burger King par exemple. Nous avons notamment ciblé McDonald’s parce que c’est le géant du secteur. Rien qu’en France, ses restaurants utilisent 115 tonnes d’emballages par jour, soit près de 42.000 tonnes par an. L’enseigne communique beaucoup sur sa soi-disant gestion vertueuse des déchets. Nous ne savons pas quelle est la situation dans les cuisines, nous n’y avons pas accès. En revanche, en salle, c’est nettement insuffisant. 76 de ses restaurants font le tri des déchets en salle à ce jour. 76 sur les 1.500 que compte McDonald’s en France.

On parle d’un groupe qui génère au niveau mondial 5 milliards de bénéfices net par an sur les cinq dernières années. Elle a largement les moyens de faire mieux sur le tri de ses déchets. Au regard de leur taille commerciale, des millions de clients qu’ils servent chaque jour, ils ont une forte responsabilité. Quant à KFC, nous avons constaté que le groupe n’envisageait aucun début d’expérimentation sur le tri des déchets alors qu’il prévoit d’ouvrir 300 restaurants supplémentaires d’ici 2025.

Que dit exactement ce décret « cinq flux » ?

Il impose à toute entreprise l’obligation de trier ces déchets de plastique, papier/carton, métal, verre et bois. Ces déchets peuvent être placés ensemble dans une poubelle, mais ils doivent être séparés du reste,c'est à dire des liquides et des biodéchets [restes alimentaires]. C’est la première étape vers le recyclage de ces déchets afin d'éviter qu’ils soient incinérés ou enfouis. Ce décret concerne autant l’industrie du BTP sur ses chantiers que la restauration rapide, en passant par les entreprises du tertiaire et le tri de leurs déchets papiers. Cette obligation s’impose quelles que soient les quantités de déchets produits lorsque le producteur de déchets a recours à un prestataire privé pour le ramassage, et à partir de 1.100 litres de déchets produits par semaine quand ces déchets sont collectés par le service public.

A quoi s’expose une entreprise qui ne respecte pas le décret « cinq Flux » ?

Elle s’expose d’une part à une sanction administrative d’un montant maximal de 150.000 euros. Mais c’est une prérogative de l’État. Or, à notre connaissance, il n’y a eu aucune sanction administrative depuis l’entrée en application du décret « cinq flux ». La stratégie de l’État a été pour l’instant de mettre en place un groupe de travail avec les différents acteurs concernés. C’est assez classique lorsqu’il y a une nouvelle réglementation : on met tout le monde autour de la table pour faire le service après-vente des textes, prendre toutes les questions. Ce travail a été entamé en mai 2017. Il est temps maintenant de passer à la vitesse supérieure.

On en vient alors à une autre sanction à laquelle s’expose une entreprise qui ne respecte pas le décret cinq flux. Une infraction pénale cette fois-ci, punie d’une peine maximale de deux ans d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende. Il faut passer par la justice pour qu’une telle sanction soit prononcée contre une entreprise. C’est justement ce que nous faisons ce jeudi.

Qu’attendez-vous désormais de cette plainte ?

La balle est dans le camp du procureur de la République du tribunal de grande instance de Paris. A lui de décider s’il classe la plainte sans suite ou s’il ouvre une enquête. Nous n’attendons pas la réponse du procureur avant plusieurs mois. S’il ouvre une enquête, ce serait déjà un premier grand pas. L’enjeu également de cette plainte est de mettre sur la place publique cette mauvaise gestion des déchets par des grands groupes qui en génèrent pourtant beaucoup. Malheureusement, c’est bien souvent la seule façon de les faire avancer.