«Ré-ensauvageons la France»: Quand une association acquiert des terres pour les redonner à la nature

BIODIVERSITE Depuis 2012, au gré des opportunités, l’Aspas acquiert des terrains qu’elle transforme en réserves naturelles libres de toute exploitation humaine. L'association est en cours d'acquisition d'une nouvelle réserve de 490 hectares dans le Vercors...

Fabrice Pouliquen

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Vercors Sauvage, la réserve de vie sauvage que souhaite créer l'Aspas, fera 490 hectares.
Vercors Sauvage, la réserve de vie sauvage que souhaite créer l'Aspas, fera 490 hectares. — Clément Roche / Aspas
  • Pas de chasse, pas de pêche, pas de cueillettes, pas d’exploitations forestières. Les réserves de vie sauvage de l’Aspas sont gérées sur le principe de la libre évolution. Autrement dit : on laisse la nature se débrouiller toute de seule.
  • L’association dromoise gère déjà quatre réserves de vie sauvage en France. Soit un total de 650 hectares. Elle espère en ajouter fin novembre une cinquième dans le massif du Vercors, de 490 hectares d’un seul tenant.
  • Avec ses réserves de vie sauvage, l’Aspas entend compléter le travail de la France sur les aires naturelles protégées qu’elle juge insuffisant.

Une forêt ancienne composée de nombreuses essences d’arbres, quelques prairies, des falaises et même une rivière qui s’éparpille en petits rus et alimente mares et étangs… Le tout donne un havre de paix de 490 hectares, isolé au fond d’un vallon dans le massif du Vercors, sans agriculture intensive à proximité.

Cerfs, aigles, vautours fauves et vautours moines, sangliers, renards, papillons, libellules peu communes et une foule d’insectes y ont déjà élu domicile. « Nous sommes aussi sur un territoire du loup, il est fort probable qu’il y soit déjà passé », note Madline Reynaud, directrice de l’Aspas (Association pour la protection des animaux sauvages et du patrimoine naturel). Pour l’homme, en revanche, aucun doute. Quelques bâtiments et une clôture encerclant 250 hectares de terrains attestent de sa présence sur les lieux jusqu’à un passé très récent. On y pratiquait la chasse notamment.

La nature se débrouillera toute seule

Mais le propriétaire veut vendre. Une occasion en or pour l’Aspas. L’association a déjà signé le compromis de vente et a désormais jusqu’au 30 novembre pour réunir les 2,5 millions d’euros nécessaires pour finaliser l’opération. Elle a pour l’instant réuni la moitié de la somme, grâce à des grands donateurs [fondations d’entreprise et particuliers]. L’Aspas cherche encore d’autres mécènes et a lancé en parallèle une campagne de financement participatif à destination du grand public via le site Internet Helloasso en espérant réunir 100.000 euros.

Trouver ces fonds est la part d’incertitude de ce projet. Tout le reste, l’Aspas l’a très bien en tête. Ces 490 hectares constitueront « Vercors Vie Sauvage », une réserve naturelle libre de toute exploitation humaine. Cela ne veut pas dire que ce petit coin de paradis sera mis sous cloche. « Il sera toujours possible de s’y promener et de contempler à loisir les lieux, précisent Béatrice Kremer-Cochet et Gilbert Cochet, professeurs agrégés de Science naturelle et administrateurs de l’Aspas. Mais c’est tout. La chasse et la pêche seront interdites. Il n’y aura pas de coupes de bois et aucune gestion de la forêt. Nous nous autoriserons juste de dévier la chute d’arbres qui menacent de tomber sur un sentier. » C’est tout. Pour tout le reste, la nature se débrouillera toute seule. Béatrice Kremer-Cochet n’est pas inquiète. « Elle en est parfaitement capable du moment qu’on lui laisse le temps, assure-t-elle. Les forêts et bon nombre d’animaux étaient sur Terre bien avant nous et se géraient déjà très bien ».

Déjà des réserves de vie sauvage

«Vercors Vie Sauvage» sera une nouvelle occasion de le prouver. L’Aspas n’en est pas à son coup d’essai. C’est devenu même une marque de fabrique de l’association ces dernières années : à l’affût des opportunités, elle transforme des terrains qu’elle achète ou qu’on lui lègue en réserves de vie sauvage, toutes gérées selon ce principe de libre évolution. L’Aspas en compte déjà quatre : les réserves du Grand Barry et de Chateauneuf-du-Rhône dans la Drôme, celle du Trégor en Côtes-d’Armor, et celle des Ranquas, dans l’Hérault que l’association gère sans en être encore propriétaire.

Cerfs, aigles, vautours fauve et vautours moines, sangliers, renards, papillons peuplent déjà l'endroit.
Cerfs, aigles, vautours fauve et vautours moines, sangliers, renards, papillons peuplent déjà l'endroit. - Clément Roche / Aspas

Au total, cela fait d’ores et déjà 700 hectares de naturalité pour la végétation et de quiétude pour la faune. Et visiblement, les bêtes se passent le mot. « Nous avons installé dans ces réserves des pièges photos qui nous permettent de faire un suivi des animaux qui y vivent et y passent, raconte Gilbert Cochet. Nous avons déjà pu observer une riche biodiversité au Grand Barry, notre première réserve ouverte en 2012. Des cerfs, des chamois, des chevreuils, des sangliers, un loup de passage… Surtout, nous remarquons qu’il est fréquent de voir évoluer ces animaux en pleine journée, alors qu’ils vivent bien plus la nuit dans les zones où ils sont chassés. »

« Pas besoin de la chasse pour réguler la nature »

Autrement dit, les animaux prennent confiance. Au point d’être en surpopulation ? Les réserves de vie sauvage de l’Aspas sont trop récentes pour avoir été confrontées à ce problème. Mais des espèces de gros gibiers [cerfs et sangliers notamment] peuvent pulluler en l’absence de prédateurs. D’où l’argument des chasseurs de se présenter comme l’un des pivots pour la régulation des espèces. Béatrice Kremer-Cochet connaît l’argument et le combat. « Là encore, la nature sait s’autogérer, assure-t-elle. Dans le canton de Genève (282 km2), en Suisse, la chasse est interdite depuis quarante ans. Ils n’ont aucun problème de surpopulation. Autre exemple, à la création du parc national de la Vanoise (Alpes françaises), il avait été décidé d’interdire la chasse sur les chamois. En l’absence de prédateurs, la population est passée de quelques centaines d’individus à 6.000. Mais ce cap atteint, les femelles se sont reproduites moins fréquemment, les portées ont été plus restreintes et le nombre de chamois a stagné peu à peu. Un équilibre naturel semble avoir été trouvé. »

L’Aspas en est alors convaincue : on y gagnerait beaucoup à réensauvager la France, plaidoyer développé par Gilbert Cochet dans un livre coécrit avec le biologiste Stéphane Durant paru en avril dernier (Actes sud). A ce jour, 1,7 % du territoire français est sous protection forte, « c’est-à-dire géré selon les niveaux de protection les plus élevés de l’ IUCN (Union internationale pour la conservation de la nature), indique Jean-David Abel, vice-président de FNE (France Nature Environnement). Cela comprend pour l’essentiel les cœurs de nos dix parcs nationaux, les réserves naturelles nationales et les réserves biologiques intégrales. »

Pallier les manquements de l’État ?

Le cap des 2 % aurait d’ores et déjà dû être atteint si la France avait tenu ses engagements pris lors du Grenelle de l’environnement (2007). « Mais depuis la création du parc national des Calanques en 2012, la stratégie de création des aires protégées est en panne », constate Jean-David Abel.

Le plan biodiversité, présenté cet été par Nicolas Hulot, prévoit de la relancer, via notamment la création d’un nzième parc national, un massif forestier de 10.000 hectares entre Champagne et Bourgogne. « Mais le cœur de ce parc n’est pas du tout assez grand et le niveau de protection prévu est faible, poursuit Jean-David Abel. La chasse y sera autorisée par exemple. » « C’est déjà le cas dans les cœurs des parcs nationaux des Cévennes et des Calanques », déplore l’Aspas.

On est loin donc du concept de libre évolution prôné par l’association. D’où ces réserves de vie sauvages qu’elle essaime dès qu’elle peut. Il s’agit de toutes petites surfaces à l’échelle des parcs nationaux. « Mais si Vercors Vie Sauvage voit le jour, on parle tout de même de 490 hectares de nature libre, d’un seul tenant, glisse Madline Reynaud. Cela commence à être représentatif. » En attendant, l’Aspas est déjà parvenue à intégrer deux de ses réserves sauvages au réseau Rewilding Europe, un programme de préservation de la nature sauvage qui compte 27 réserves en Europe. Les seules françaises !