Pyrénées: Pourquoi les lâchers d’ours déchaînent-ils plus les passions en France qu'en Espagne?

ENVIRONNEMENT L’arrivée prochaine de deux ourses dans les Pyrénées suscite des tensions entre partisans et opposants au plantigrade. En Espagne, les débats sont moins passionnés…

Béatrice Colin

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Un ours brun grimpant à un arbre. (Illustration).
Un ours brun grimpant à un arbre. (Illustration). — WHITEWOLF/SIPA
  • La réintroduction de deux ourses dans les Pyrénées-Atlantiques a été confirmée par François de Rugy et doit avoir lieu cet automne.
  • Les opposants à l’ours sont mobilisés et annoncent la mise en place de guetteurs armés dans les montagnes.
  • En Espagne, où les ours sont plus nombreux qu’en France, le débat existe mais soulève moins d’oppositions passionnées.

Elles sont attendues de pied ferme. Deux ourses en provenance de Slovénie doivent être lâchées dans le Béarn d’ici peu. Ce qui ravira certainement Néré et Rodri, les deux ours présents sur cette partie du massif, en mal d’amour depuis plusieurs années.

Mais si ces femelles sont là pour endiguer l’extinction de la population ursine dans cette zone, ce ne sont pas des papouilles que les opposants sont prêts à leur faire. La fédération transpyrénéenne des éleveurs de montagne a clairement indiqué que ses membres étaient sur le qui-vive, présents sur le terrain et parfois armés.

Des tensions ranimées par l’annonce des lâchers mais qui persistent depuis de nombreuses années, avec de nombreuses démonstrations de force. Beaucoup plus qu’en Espagne, alors que les ours n’hésitent pas à franchir la frontière sans laissez-passer. 20 Minutes décrypte les raisons de cette différence d’accueil de part et d’autre des Pyrénées.

En Espagne il y a déjà des ours… ailleurs

Si le débat est aussi passionné en France c’est sans conteste parce que c’est de ce côté des Pyrénées que les deux ourses vont être lâchées. Mais pas seulement.

Les 43 ours qui gambadent aujourd’hui sur le massif ne sont pas les seuls d’Espagne. Contrairement à la France, la population ursine n’est pas concentrée uniquement sur ce massif-là.
A quelques centaines de kilomètres de là, en Cantabrie, près de 290 ours, répartis sur deux zones, se déplacent en toute quiétude selon un bilan chiffré par la Fundacion Oso pardo. C’est sept fois plus que dans les Pyrénées.

Les ours se plaisent plus sur le versant français

Y a pas photo. Les ours préfèrent le versant français à celui espagnol. Selon le rapport annuel dressé l'an dernier par l'Office national de la chasse et la faune sauvage, sur les 41 plantigrades détectés sur le massif, la majorité l’ont été en France. Seuls sept d’entre eux préfèrent l’Espagne et se sont installés à Pallars et dans le Val d’Aran.

De fait, les prédations sur les troupeaux et les ruches y sont moins importantes. En 2017, les autorités espagnoles chargées du suivi n’en ont dénombré que 51 en Catalogne et en Aragon, contre 162 attaques en France. Mais cela représente 464 animaux tués ou blessés, soit une hausse de 46 % qui avant même l’annonce de nouveaux lâchers avaient suscité une forte mobilisation des éleveurs. En particulier en Ariège, où certains avaient annoncé le retour de la chasse à l’ours.

Des éleveurs mieux organisés en France

Sur le versant espagnol aussi, l’ours a ses détracteurs. Le 31 août dernier, à l’appel de l'Unió de Pagesos de Catalunya, des éleveurs ont manifesté à Vielha, dans la province de Lleida en Catalogne, pour protester contre les ours et en particulier Goiat, réintroduit il y a deux ans en Catalogne et auteur de plusieurs attaques dans le Val d’Aran.

Mais ils étaient seulement 200 à battre le pavé, dans le calme. A Etsaut, dans les Pyrénées-Atlantiques, ils étaient aussi nombreux quelques jours auparavant, mais la manifestation avait dégénéré et du sang avait été jeté sur la façade de la mairie.

En avril, quelques jours après l’annonce des réintroductions de deux ourses, les syndicats et associations d’éleveurs avaient rassemblé 1.200 personnes à Pau.

Dans leur lutte contre les réintroductions, les bergers peuvent compter sur les relais au sein des chambres d’agricultures mais aussi des syndicats agricoles puissants, notamment la FNSEA en pointe sur le combat.

Une opposition politique en Aragon et dans le Val d’Aran

En France, les pouvoirs publics sont assez partagés sur la question des ours, et peu importe leur bord politique.

En Espagne, les collectivités n’ont pas non plus un seul discours sur le sujet. La généralité de Catalogne a réaffirmé mi-septembre son engagement à rendre l’élevage en montagne compatible avec la conservation de l’ours.

Le gouvernement catalan est à l’origine du lâcher il y a deux ans de l’ours Goiat dans le cadre du projet européen Piroslife.

Le Val d’Aran, lui, n’a jamais été un fervent partisan de l’ours. Ni le gouvernement d’Aragon. Cette semaine, il a dénoncé l’initiative « unilatérale » prise par François de Rugy dans la réintroduction de deux ourses selon le journal Heraldo. Indiquant au passage qu’il comprenait la réaction des éleveurs face aux risques d’attaques.

Une vision de la faune sauvage et du pastoralisme

« La cohabitation avec l’ours n’est pas possible, même avec des soutiens face à la prédation il n’y a rien qui marche. On le voit en Ariège où il y a de plus en plus de dégâts malgré les patous, les prédateurs s’adaptent », explique Olivier Maurin de la Fédération Transpyrénéenne des éleveurs de montagne.

Entre pastoralisme et retour du massif à l'état sauvage, les opposants à l’ours ont fait leur choix. « Cette vision du territoire, de l’agriculture, de la biodiversité n’est pas la même en Espagne. C’est en France qu’il y a le plus cette vision où tout doit être soumis aux intérêts agricoles, nulle part ailleurs on trouve cette opposition entre agriculture et biodiversité », relève de son côté Alain Reynes, le directeur de l’association Pays de l’Ours-Adet.

Pour ce militant de la cause ursine, cela se traduit aussi dans les chiffres. Aussi bien par la présence des représentants de la faune sauvage puisqu’en Espagne, on trouve en plus des ours près de 2.000 loups sur le territoire.