Déchets plastiques: Et si une partie de la solution était de les transformer en carburant?

RECYCLAGE C’est l’idée de Plastic Odyssey et de son catamaran, qui prépare un tour du monde de trois ans carburant aux déchets plastiques. Le but ultime? Mettre un coup de projecteur sur la pyrolyse, vieille technique qui permet de transformer le plastique en diesel et essence...

Fabrice Pouliquen

— 

Pastic Odyssey a conçu un prototype de son bateau carburant au déchet plastique qui sillonne les côtes françaises depuis juin 2018.
Pastic Odyssey a conçu un prototype de son bateau carburant au déchet plastique qui sillonne les côtes françaises depuis juin 2018. — UCASSANTUCCI/ZEPPELIN/SIPA
  • La pyrolyse, technique vieille comme le monde, permet de transformer le plastique en essence, en diesel, ainsi qu’en gaz, en le chauffant à haute température tout en le privant d’oxygène.
  • Plastic Odyssey entend faire un tour du monde en bateau en carburant à cette seule énergie. D’autres associations s’activent également avec l’objectif affiché de concevoir des pyrolyseurs tenant dans des conteneurs maritimes facilement déployables.
  • L’intérêt ? Produire de l’énergie à partir de déchets dont nous ne savons pas toujours quoi faire tout en puisant moins dans nos ressources fossiles.

« Etre le nouveau solar impulse ». Le 26 juillet 2016, le pilote suisse Bertrand Piccard bouclait le premier tour du monde aérien sans carburant, à bord de l’avion solaire Solar Impusle 2. Le modèle tombe comme une évidence pour Alexandre Dechelotte et les trois autres cofondateurs de Plastic Odyssey.

Ces quatre jeunes ingénieurs, entourés aujourd’hui d’une équipe d’une vingtaine de personnes, veulent eux aussi lancer un tour du monde improbable. A bord d’un catamaran de 24 mètres, le long des côtes les plus polluées au monde et en utilisant pour seule source d’énergie des déchets plastiques transformés en carburant.

La pyrolyse pour remonter le temps

Pourquoi pas. Après tout, la majorité des plastiques sont fabriqués à partir de produits pétroliers. Le procédé qui permet de faire le chemin inverse est la pyrolyse. « Elle consiste à chauffer à haute température le plastique récupéré sans lui apporter de l’oxygène, précise Alexandre Dechelotte. Il manque alors un des trois éléments pour faire du feu si bien, qu’au lieu de brûler, le plastique se fragmente peu à peu jusqu’à devenir liquide et gazeux. »

La pyrolyse consiste à chauffer à haute température le plastique récupéré sans lui apporter de l’oxygène. Il manque alors un des trois éléments pour faire du feu si bien, qu’au lieu de brûler, le plastique se fragmente peu à peu jusqu’à devenir liquide et gazeux.
La pyrolyse consiste à chauffer à haute température le plastique récupéré sans lui apporter de l’oxygène. Il manque alors un des trois éléments pour faire du feu si bien, qu’au lieu de brûler, le plastique se fragmente peu à peu jusqu’à devenir liquide et gazeux. - LUCASSANTUCCI/ZEPPELIN/SIPA

Plastic Odyssey a prévu de lancer l’expédition en mars 2020 et la construction du navire devrait débuter d’ici la fin de l’année à La Rochelle (Charente-Maritime). En attendant, l’équipe a mis au point un bateau prototype, de six mètres de long occupé en grande partie par un pyrolyseur. Ce drôle d’engin se balade dans les grands ports de France depuis mi-juin et sera à Marseille à compter de ce mercredi, avant La Rochelle, fin septembre, et Paris, début octobre.

Avec cette première machine, Plastic Odyssey se dit être en capacité de traiter par heure 4 à 5 kg de déchets plastiques, réduits au préalable en miettes de quelques millimètres puis chauffés dans une cuve à 430°. De quoi obtenir trois litres de carburant : 75 % de diesel et de kérosène et 25 % d’essence. Le processus de pyrolyse donne aussi des résidus de charbon ainsi que du gaz. « Nous récupérons les premiers en vue d’en faire d’autres produits, comme des pneus, explique Alexandre Dechelotte. Quant au gaz, il sera réinjecté dans la machine en tant qu’énergie. »

Bien pour bon nombre de nos sacs et emballages plastiques

La pyrolyse du plastique ne sera pas la solution miracle à tout. L’utilisation de cette énergie ainsi produite émet déjà tout autant de carbone qu’un carburant classique. Le procédé se prête également mal à certaines familles de plastique comme les PVC ou les PET. Ils relâcheraient du chlore, toxique, s’ils étaient chauffés.

Ne comptez pas non plus sur la pyrolyse pour réduire le volume de déchets plastiques déjà en mer. « Ils sont trop dégradés pour que nous puissions les transformer en carburant », signale Alexandre Dechelotte. Le catamaran devra donc faire le plein à chacune de ses escales en utilisant le plastique non recyclé ramassé sur place. L’équipage devra alors calculer au plus juste la quantité de carburant nécessaire pour rallier deux étapes, sans tomber en rade ni, à l’inverse, s’alourdir inutilement. Pas une mince affaire quand il s’agit de traverser le Pacifique.

Ces limites mises de côté, la pyrolyse du plastique laisse entrevoir de belles potentialités. Celles de moins puiser dans les ressources fossiles tout en valorisant une plus grande partie des 320 millions de tonnes de plastiques produites sur Terre chaque année. « Le processus se prête bien au polyéthylène et au polypropylène, plastiques les plus utilisés au monde et qui composent bon nombre de nos sacs et films plastiques encore emballages alimentaires, rappelle ainsi François Danel, directeur d’ Earthwake, association cofondée par le comédien Samuel Le Bihan et qui a présenté son prototype de pyrolyseur la semaine dernière à Antibes. Un autre avantage est que la pyrolyse permet de traiter plus facilement les plastiques souillés, ce qui pose problème dans le recyclage mécanique [retransformation du déchet en matière plastique]. »

Un prix du baril qui freine la pyrolyse ?

Plastic Odyssey et Earthwake ne sont pas les seules sur le coup. Côté association, il faudrait aussi citer au moins Race for Water et son catamaran, lancé depuis avril 2017 dans un tour du monde dédié à la sensibilisation à la pollution plastique. La pyrolyse figure en très bonne place parmi les solutions présentées. « Les industriels et PME sont aussi très actifs sur le sujet, ajoute Philippe Hugeron, vice-président du club pyrogazéification qui fédère les sociétés françaises intéressées par le procédé. En quatre ans d’existence, nous en sommes déjà à 80 membres. Il s’agit notamment d’énergéticiens en quête de nouvelles énergies renouvelables ou des acteurs du recyclage qui cherchent des solutions à des déchets dont ils ne savent pas quoi faire. »

Des start-up émergent également. Dernière grande annonce en date, celle de Quantafuel, start-up norvégienne qui a annoncé début juin la construction de sa première usine de transformation de plastique en carburant au Danemark. Elle devrait permettre dès l’an prochain de produire 350 barils d’essence par jour à partir de 60 tonnes de déchets.

Le hic, c’est que le contexte actuel n’encourage pas le développement à plus grande échelle de la pyrolyse « Le processus est aujourd’hui peu rentable et devrait le rester tant que le prix du baril du pétrole restera bas, rappelle Slavik Kasztellan, responsable du programme pétrochimie à l’IFP Energies nouvelles, un organisme public de recherche dans les domaines de l’énergie et des transports. On le voit pas forcément à la pompe, mais produire du carburant à partir de pétrole brut est très peu cher aujourd’hui. Le faire à partir de déchets plastiques nécessite au préalable de le récupérer, le trier, le convertir… »

François Danel estime que les règles sont en passe de changer, « à mesure qu’on prend conscience de l’ampleur de cette pollution plastique ». « S’il devient de plus en plus cher d’enfouir nos déchets ou que le prix de la tonne de C02 et/ou le prix des énergies fossiles augmentent, alors notre filière pourrait prendre un rapide essor. »

Concevoir des pyrolyseurs qui tiennent dans des conteneurs

Plastic Odyssey et Eartwake n’ont pas envie d’attendre. « Le prix du baril nous importe peu, nous nous focalisons sur la question des déchets plastiques, urgente à régler », lance Alexandre Dechelotte. Le tour du monde qu’il prépare n’est quelque part qu’un prétexte destiné à « montrer à un maximum de monde, que la pyrolyse du plastique marche d’ores et déjà et qu’elle ne nécessite pas de lourdes installations », insiste-t-il.

Les deux associations poursuivent un même objectif : concevoir au plus vite des pyrolyseurs qui tiennent dans des conteneurs maritimes déployables rapidement et un peu partout. « D’ici six mois, nous devrions être capables de mettre au point une machine bien plus grande, la Chrysalis 35, capable de traiter 70 kg de déchet par heure », explique François Danel pour Earthwake. Le tout pour un coût estimé à 50.000 euros que l’association prévoit d’amortir en un an. Cette machine sera en partie utilisée pour des applications vertueuses, notamment fournir du carburant à la SNSM (Société nationale de sauvetage en mer).

« Mais pourquoi pas un jour en déployer un ou plusieurs pyrolyseurs en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Burkina-Faso où nous menons déjà des projets et où nous aurons le plus besoin, poursuit François Danel. Autant pour réduire le volume des déchets plastiques que pour produire de l’énergie en circuit court et avec un bilan carbone réduit. « Du carburant pour les bateaux ou les tracteurs ou bien pour alimenter le générateur électrique d’une école », imagine le directeur d’Eartwake.