Histoire de grandes découvertes: La très mystérieuse montagne sous-marine du Golfe de Gascogne

SERIE (4/4) En 1925, dans le Golfe de Gascogne, le lieutenant de vaisseau Cornet sonde les profondeurs et obtient des résultats très différends des cartes marines. Celles-ci annoncent 4.000 mètres de fonds. Lui relève 34 mètres seulement. La presse s’emballe…

Fabrice Pouliquen

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Le vaisseau de transport d'Etat Le Loiret à la barre duquel on trouvait, en 1925, le commandant Cornet.
Le vaisseau de transport d'Etat Le Loiret à la barre duquel on trouvait, en 1925, le commandant Cornet. — / source l'Illustration
  • Durant l’été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, consacre une série d’articles aux grandes découvertes et aux grands voyages.
  • Aujourd’hui, l’étrange découverte du lieutenant Cornet dans le golfe du Gascogne, jamais vraiment élucidée.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur quelques grandes découvertes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, la mystérieuse montagne sous-marine du Lieutenant Cornet…

« Quand percerons-nous les mystères de la vie de notre planète ? » La question est posée d’entrée de jeu par Le Gaulois, le 4 août 1925. Ce jour-là, comme d’autres titres de presse de l’époque, le journal fait ses choux gras de la « découverte extraordinaire » du lieutenant de vaisseau Cornet, commandant du bateau Loiret.

Tout part d’une grande vague d’allure anormale, se dirigeant vers le nord, que l’officier de marine rencontre sur son chemin alors qu’il fait route entre le Cap Ortegal et Rochefort (Charente-Maritime). Il est alors au beau milieu du golfe de Gascogne à environ 100 miles des côtes françaises et cette vague lui donne l’impression de passer sur un banc de sable, raconte La Gazette de Bayonne, autre quotidien à suivre l’affaire. Bizarre !

Une montagne de la hauteur du Mont-Blanc…

Bizarre parce qu’on est en pleine mer. Bizarre aussi parce qu’à l’endroit précis où est censé être le navire, les cartes marines d’alors indiquent une cuvette avec des fonds de 3.000 à 4.000 mètres. Le lieutenant de vaisseau se décide alors à faire des relevés de profondeur, à l’aide de sondeur warluzel, raconte L’Ouest Eclair. « La technique, courante à l’époque, consiste à attacher un plomb à un fil qu’on déploie dans l’eau à l’aide d’une manivelle », explique à 20 Minutes, Pierre-Yves Le Moigne, du département cartographie du Shom (Service hydrographique et océanographique de la Marine).

Ce jour de juillet 1925, le lieutenant de vaisseau Cornet multiplie ainsi les relevés pendant plusieurs heures et sur un parcours de 50 milles, raconte la Gazette de Bayonne. Les résultats semblent confirmer les présomptions de l’officier de marine. Les relevés donnent au plus profond des fonds de 135 mètres mais oscillent bien plus autour des 50 mètres et tombent même 34 mètres pour l’un des relevés. On est loin, très loin même des 4.000 mètres de fonds indiqués sur la carte.

L’explication à la série noire de tempêtes

Qu’a donc bien pu découvrir le lieutenant de vaisseau Cornet ? Une montagne de la hauteur du Mont-Blanc ? « Un continent sous-marin ? », s’interroge Le Journal. Un nouvel Atlantide ?, ose Le Gaulois. Les hypothèses fusent et pas seulement sur la taille de cette montagne sous-marine. Le 4 août 1925, L’Ouest-Eclair ose un lien entre le haut plateau découvert par le Loiret et l’enchaînement de tempêtes survenues à cette époque dans les parages. « Tous les observateurs attentifs des phénomènes de la mer ont été frappés par la fréquence des catastrophes maritimes survenue sur la côte atlantique française depuis le raz-de-marée qui déferla dans la nuit du 8 au 9 janvier 1924, de Penmarc’h à Arcachon », estime le quotidien.

En 1925, la science tâtonne encore pour expliquer ces phénomènes extrêmes si bien qu’il est tentant d’attribuer cette série noire à un « mouvement anormal de l’écorce terrestre ». « Il est naturel de présenter l’hypothèse suivant, poursuit ainsi L’Ouest-Eclair : les divers phénomènes marins observés sur la côte française de l’Atlantique ont pour cause un soulèvement récent d’une région au moins du Golfe de Gascogne. » La théorie sera rapidement contestée par des scientifiques clamant haut et fort que ces tempêtes sont la conséquence de phénomènes météorologiques et non sismiques.

Comme l’île Julia en 1831 ?

Ce ne serait pourtant pas la première fois qu’un mont sous-marin affleure à la surface de l’eau voire qu’une île émerge. En 1925, on a d’ailleurs toujours en tête l’exemple de l’île Julia, rappelé par l’Ouest-Eclair. Au sud-ouest de la Sicile, cette île éphémère a émergé par trois fois en 1701, 1831 et 1863 avant, à chaque fois, de repasser sous le niveau de la mer quelques mois après.

Mais Julia est créée par le volcan sous-marin Empédocle qui l’a fait émerger ou non à la faveur de ses éruptions. « En zone volcanique, il est possible qu’un mont sous-marin surgisse relativement subitement au gré des éruptions, explique Pierre-Yves Le Moigne. Après Julia, d’autres îles sont ainsi apparues ou ont été sur le point d’apparaître dans l’archipel des Canaries en 2011 ou au large de la côte ouest du Yemen, dans la mer Rouge la même année. »

Et si le lieutenant Cornet s’était trompé ?

Le hic, c’est que le Golfe du Gascogne n’est pas une zone volcanique. Et si alors le lieutenant Cornet s’était tout simplement trompé dans ces relevés ? L’hypothèse est avancée dès les premiers articles d’août 1925 à la faveur des doutes émis par les autorités publiques. « Il n’est pas possible qu’en sondant à la main, on se trompe beaucoup ; en tout cas pas d’une quantité de l‘ordre de plusieurs milliers de mètres », écrit Le Journal. En revanche, le lieutenant Cornet aurait pu se tromper dans la position du bateau. Le vice-amiral Violette, directeur du cabinet militaire du ministre de la marine, dit ainsi savoir « par expérience combien il peut être difficile de situer un navire avec une précision absolue. »

Or, dans le Golfe de Gascogne, une erreur de quelques miles dans la position du bateau peut changer totalement la donne. Toujours dans Le Journal, l’ingénieur général Fichot, chef du service hydrographique de la marine en 1925, rappelle ainsi qu’à 40 miles seulement de l’endroit où le Loiret aurait fait ses relevés passe une ligne de crête remontant à 200 mètres de la surface de la mer. Celle-ci est bien identifiée sur les cartes. Deux hypothèses alors : soit le lieutenant de vaisseau Cornet naviguait bien plus proche de cette crête qu’il ne le pensait, soit cette ligne de fonds de 200 mètres, sinueuse, peut fort bien avoir des épis, des éperons de plus ou moins grande étendue et méconnu alors. « Le Loiret a très bien pu passer sur un de ses éperons existant peut-être depuis des milliers d’années » et qui avait échappé alors jusque-là aux recherches des hydrographes.

Des progrès depuis 1925…

Il sera tout de même convenu en août 1925 d’envoyer un ou deux bateaux dans les parages et de dérouter le navire océanographique « Pourquoi pas ? » pour effectuer de nouvelles mesures. Mais ces nouvelles recherches ne donneront rien de probant. Pas de quoi en tout cas revoir les cartes marines.

La presse de l’époque ressort de cette affaire Cornet avec le sentiment qu’on ne sait finalement peu de chose de ce qui se trouve sous la surface des océans. « Depuis 1925, l’hydrographie a fait beaucoup de progrès dans la mesure des profondeurs de l’eau, reprend Pierre-Yves Le Moigne. Les données satellites nous permettent déjà d’avoir une vision globale des fonds marins. Nous complétons ensuite en envoyant des navires hydrographiques sur place pour déterminer précisément la hauteur des monts sous-marins repérés. » Il n’y a plus de sondeurs warluzel à bord de ces bateaux, mais des sondeurs acoustiques multi-faisceaux. « Ils émettent depuis le navire des signaux acoustiques réfléchis par les fonds, ce qui permet alors de déterminer avec une grande précision leur profondeur », détaille Pierre-Yves Le Moigne.

… Mais des mystères encore à découvrir

Reste que la surface à cartographier est immense. Environ 11 millions de km² pour la seule  zone maritime exclusive de la France que parcourt la flotte de bâtiments hydrographiques du Shom. On en revient alors à la question initiale du Gaulois : « Quand percerons-nous les mystères de la vie de notre planète ? » On n’y est toujours pas en 2018, serions-nous tentés de répondre. « On dit souvent qu’on connaît mieux la surface de la Lune que le fond de nos océans », note Pierre-Yves Le Moigne.