Réchauffement climatique: «Dans vingt ans, un été comme celui-ci nous semblera un peu frais»

INTERVIEW Les climatologues alertent sur l’imminence d’une chaîne de catastrophes naturelles irréversibles en cas de réchauffement climatique continu…

Propos recueillis par Laure Cometti

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La forêt amazonienne, poumon de notre planète, est menacée par le réchauffement climatique. Et sa disparition entraînerait d'autres dégâts en chaîne.
La forêt amazonienne, poumon de notre planète, est menacée par le réchauffement climatique. Et sa disparition entraînerait d'autres dégâts en chaîne. — JOBARD/COEURS DE NATURE/SIPA

Une sonnette d’alarme. Des climatologues ont publié un article prédisant des scénarios encore plus catastrophiques que ceux que l’on envisage en matière de dérèglement climatique. Leur travail, publié dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PDF), conclut que l’inévitable réchauffement de la planète pourrait entraîner une réaction en chaîne de catastrophes naturelles irréversibles.

Michel Crucifix, professeur à l’Université de Louvain et maître de recherches FNRS, a participé à cet article. Il explique à 20 Minutes pourquoi la planète pourrait devenir une étuve, et les pistes pour l’éviter.

Comment avez-vous travaillé avec les autres chercheurs pour élaborer cet article ?

L’article est une synthèse de résultats déjà existants. Nous n’avons pas réalisé de nouvelles observations mais nous offrons une perspective, un éclairage important sur des connaissances déjà acquises.

Quel est cet éclairage ?

L’accord de Paris a convenu de limiter la hausse de la température moyenne de la terre sous 2 degrés Celsius par rapport au niveau préindustriel, ce qui me semble peu réaliste car difficilement atteignable. Or il ne faut pas raisonner comme ça, car plus le réchauffement est important, plus on augmente le risque que certaines composantes de notre planète cessent de fonctionner comme elles le font actuellement.

C’est ce que nous avons appelé des points de bascule. Nous en avons identifié une quinzaine, dont la forêt amazonienne, les glaciers alpins, le permafrost, le courant El Niño, etc. Une fois franchis, ces basculements se déclencheront les uns les autres.

Comme un effet domino ?

Oui, tout est lié. Par exemple la fonte de la banquise du Groenland [l’un des points de bascule] causera un rejet d’eau douce dans l’Atlantique nord qui peut arrêter la « cheminée » Atlantique nord, un courant marin qui déplace les eaux tropicales vers le nord et les mélange aux abysses. Ce courant est crucial pour mélanger la chaleur, les nutriments, et s’il disparaît, d’immenses zones de pêches sont menacées.

Ces basculements en entraîneront d’autres et on peut rentrer dans une dynamique qu’on ne contrôle plus, où les accords environnementaux ne serviraient plus à rien. On pense que ce genre de basculement est irréversible. Et comme il semble très peu probable que l’on arrive à respecter l’objectif de ne pas dépasser une hausse de 2 degrés Celsius, cette perspective peut devenir réalité.

Graphique publié dans la revue PNAS par des climatologues qui identifient des réactions en chaîne causées par le réchauffement climatique.
Graphique publié dans la revue PNAS par des climatologues qui identifient des réactions en chaîne causées par le réchauffement climatique. - PNAS

Concrètement, comment transformeraient-ils notre planète ?

L’été caniculaire que nous vivons est représentatif de notre époque climatique. Dans 20 ans, un tel été sera peut-être un peu frais car la planète va continuer à se réchauffer. Mais s’il n’y avait que ça, on s’adapterait. Or si la planète se réchauffe, les sociétés et les écosystèmes vont être déstructurés par la fonte des glaciers, qui sera inexorable, la hausse du niveau des mers, la destruction des forêts tropicales…

Que faudrait-il faire pour éviter que ces basculements ne se produisent ?

Il faut surveiller le système dans lequel on vit, comme dans une maison avec un thermostat. Pas seulement le plafond des 2 degrés Celsius de hausse, il faut garder un œil sur ces points de bascule, surveiller les glaciers, la forêt amazonienne, les moussons et courants marins… Et le grand défi pour notre génération c’est de trouver des moyens de réagir aux signaux que ces grands systèmes nous envoient.

Or dans un monde complexe comme le nôtre, peuplé de 7 milliards d’humains, composé de sociétés différentes, mettre en place un système de gouvernance mondial est compliqué. On l’a vu lors des négociations sur l’accord de Paris : les Etats ont pu s’entendre sur le chiffre mais ont eu beaucoup plus de mal à s’accorder sur les moyens de parvenir à cet objectif.

Quels seraient ces moyens d’éviter que notre planète devienne une étuve ?

Le problème actuel est que nos émissions de CO2 sont directement liées à notre consommation d’énergie, elle-même directement liée à notre croissance économique. Pour le moment, on n’arrive pas à découpler ces trois éléments. Le grand défi c’est de créer une économie qui intègre dans ses paradigmes qu’il faut gérer avec des ressources finies. Cela implique de repenser totalement notre système économique et social. C’est un message adressé au grand public et aussi à la communauté scientifique, aux économistes, aux sociologues… Une révolution scientifique doit avoir lieu.

Concrètement, ce nouveau système économique et social ressemblerait à quoi ?

Il faut sortir de l’idée que l’on peut soutenir une croissance énergétique sans carburant fossile. Les énergies renouvelables ne vont pas nous permettre de consommer davantage d’énergie. Cela implique de créer un système dans lequel on consomme moins et on produit moins. Le commerce international existera toujours, mais il faudra relocaliser l’économie, retrouver des systèmes produisant des biens durables, réparables, avec des circuits courts. Trouver un système permettant de combiner une décroissance énergétique avec un modèle de société durable.

Ce sujet et notre article intéressent cet été car on est en pleine canicule. Mais je pense que l’agenda climatique s’imposera dans 10, 15 ans en politique. Ce serait mieux de le faire avant, mais aucun pays veut pénaliser son économie pendant que les autres Etats continuent à avancer.

Est-ce qu’il est déjà trop tard ?

Il y a beaucoup d’auteurs dans cette étude, avec des sensibilités différentes. Pour résumer l’état d’esprit, nous pensons qu’une gouvernance mondiale est urgente pour éviter le pire. Les circonstances que nous connaissons aujourd’hui vont être amplifiées, quoi que l’on fasse. Notre grand espoir c’est que l’on puisse rester sous les seuils les plus dangereux et éviter les basculements en chaîne. 

Mais même les climatologues roulent en voiture diesel et prennent l’avion pour participer à des colloques, alors imaginez le temps que cela va prendre pour que tout le monde prenne conscience de cette urgence ! On ne peut pas complètement négliger la possibilité que ça se termine très mal, mais notre responsabilité est d’être tourné vers l’avenir.

 

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